Les billets de Joseph

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Discuté avec elle encore une fois, elle n'en démord pas elle voterait bien Front National. Rien à voir avec une quelconque adhésion idéologique, du racisme ou autre, elle est en colère, point, et rien ne peut la raisonner, je la sens volée, humiliée et surtout sincèrement affectée. On se connaît depuis longtemps, nous travaillons pas très loin l'un de l'autre, elle habite mon village, née ici, mariée avec un gars d'ici, tout pareil que leurs familles respectives, tout le monde habite dans un rayon de quinze kilomètres. Des prolos comme on n'en voit plus, presque anachroniques : pas fracassés par le chômage, la précarité et la mobilité du 21ème siècle : tous du boulot, tous proprios. Nous avons des amis communs, on partage des fêtes et quelques samedis soirs sur cette terre. Oui, nos humanités comme on dit. Nous nous apprécions, pas la même culture, ni le même milieu social, mais de l'affection et du respect, puis de l'humour, souvent. Simplement.

Mais voilà, son mari depuis trois ans cantonnier contractuel à la mairie, en remplacement d'un autre tombé d'un arbre, et rendu infirme depuis, vient de se faire jeter comme le malpropre qu'il n'est pas. Le maire s'était engagé, croix de bois, croix de fer, dès que l'accidenté serait reconnu inapte, qu'il l'embaucherait, c'est sur, il pouvait compter dessus. Notre copain se voyait déjà fonctionnaire, travailler dehors le reste de sa vie, mettre à profit ses mains et son cœur d'or au service de tous, il s'y projetait déjà comme un rêve inespéré. C'était trop beau pour être vrai.

 

Car notre bon maire est un trou du cul, oui, désolé, faut bien le dire. Fonctionnaire territorial à la grande ville et au PS depuis toujours, il en est à son cinquième mandat. Il fut un fan de la première heure de Sègolène lors de son parachutage législatif deux-sèvrien, profitant un peu de la pluie de subventions que la dame déclencha pour se rendre populaire auprès des élus locaux, à quoi tient un destin national si ce n'est à l'argent public, comme trop souvent. Dès lors, notre maire est d'une fidélité de caniche à cet appareil aujourd'hui bien malade. Ce n'est pas un courageux, hein plutôt le gars « gentil » qui grâce à cette notabilité acquise, s'est donné une image sociale respectable à laquelle il aspirait sans doute, lui le fils de bistrotier, avec un complément de revenu pas négligeable, ce qui ne peut pas nuire à ce dévouement surjoué au service des autres. Être au sommet de son ambition minuscule ne l'empêche donc pas de céder à toutes les pressions, voire au dernier qui a parlé. C'est sûrement ce qui est arrivé pour qu'il se parjure une fois de plus, de trop. Des rumeurs et jalousies dégueulasses relayées par quelques mal intentionnés du Conseil municipal, un collègue de la grande ville qui vient d'acheter une maison ici et qui veut muter, et hop le voilà retourné, il se dépêche de mettre aux voix du Conseil, prend soin de voter pour l'embauche de mon pote, tout en se sachant minoritaire. Trop lâche pour assumer une décision que tout maire prend seul, il préfère se cacher derrière ce vote que lui seul a provoqué, arguant de la démocratie, allant même remercier le viré à la cérémonie des vœux et dans le bulletin municipal. Pourri de veulerie mais cynique, toujours, un de plus.

 

Les dégâts furent terribles, mon copain fut proche de se servir de son fusil contre lui-même, ne supportant ni l'injustice de la situation, ni l'affront de se sentir nul , « tu te rends compte il fait trois ans à la mairie et n'est pas capable de se faire titulariser, le con !». Tout le monde avait beau lui dire que l'incompétence était de l'autre coté, ça ne suffisait pas. Il y avait aussi la moitié du revenu familial qui risquait de s'arrêter, avec la grande fille à la fac l'année prochaine, le permis de conduire en cours, puis la honte irraisonnée d'être chômeur, payé à ne rien faire. La picole joua son rôle d'anti dépresseur, rien d'original décidément, mais quelque chose est cassé dans le couple prolo. Une mission d'intérim a atténué le choc mais la tristesse habite encore chez eux. Bon, elle, elle a eu le courage d'aller mettre les poings sur les i à notre bon maire, en public et aux vœux, il a tenté de la lui jouer à l'envers, mais s'est fait humilier en public, mais il a l'habitude, il est indemnisé pour. Dérisoire soubresaut pour un rapport de force perdu d'avance.

 

Nous en sommes là. Hier au café, ça repart sur le revenu minimum, la copine dit qu'elle aura du mal à « payer pour les feignants déjà qu'avec son mari chômeur... », elle nous répète qu'elle voterait bien Marine, tiens. Je n'ose lui dire qu'un jour des gars comme son mari seront peut-être demandeurs, même d'une aumône ridicule, en une version faiblarde du partage des richesses. Puis finalement, je laisse tomber, d'une part ça pourrait être bêtement cruel, d'autre part, le concept est devenu tellement attrape-tout, comme le nébuleux anti-système, oui, il arrive si souvent que l'on en discute vertement tout en ne parlant pas de la même chose, on se croirait presque sur internet. Je lui glisse qu'elle pourrait juste ne pas aller voter, elle me regarde, elle sourit au libertaire même si elle ne sait pas trop ce que cela peut bien vouloir signifier, « Joseph l'intello, je t'aime bien et peux compter sur toi, même si je ne comprends pas toujours ce que tu dis » m'avait t elle dit un jour,enfin, une nuit, très tard ou très tôt, j'sais plus.

 

Il a trouvé une autre mission d'Intérim, ouf. La dernière soirée fut un peu moins morose que celle d'avant, les sourires sont revenus. Mais je ne suis pas inquiet, ils finiront bien par voter Macron, comme tout le monde. Aimez-le et perdez tout sens critique, n'est-ce pas finalement comme d'habitude, le concours de slogans des charmeurs dont le nom figure sur le bulletin de vote est ouvert, le menteur le plus habile passera, l’honnêteté et la sincérité n'ont rien à faire ici-bas. On se débat dans ce débat si bas, indignes.

 

Si ça tourne vinaigre, il nous restera le choix des armes, la fin des utopies en un ultime électrochoc.

 

Putain, j'ai bien eu 20 ans en 1981 et je n'ai toujours pas retrouvé mon flingue.



26/02/2017
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