Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Bébé majeur

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Elle est en avance, ça roulait bien. Elle se gare sur le parking de la maison d’arrêt. L’envie irrépressible de voir sa fille se mélange avec sa hargne que ce lieu cristallise. Tout ce qui lui arrive lui échappe, sa raison n’a pu le théoriser, ni même l’analyser avec un recul suffisant, pas possible de faire ce pas de côté, ce serait lâcher l’affaire, l’abandonner, elle, la prunelle de ses yeux. Hors de question.

Elle se gare, baisse la radio en sourdine, entrouvre la fenêtre, s’allume une clope. Le tableau de bord lui indique plus d’un quart d’heure d’avance sur l’horaire prévu. Elle vérifie mécaniquement l’heure du parloir sur son badge, elle s’aperçoit alors que ces doigts tremblent légèrement. Agacée, elle serre vivement le poing, très fort, ses jointures de phalanges en blanchissent, ce qui dissimule le stigmate. Elle relâche sa main, l’émotion est toujours là, elle la cache dans sa poche.

 

Les fichiers de sa mémoire s’activent à son insu. Elle revit ce coup de téléphone, en pleine semaine au bureau, brisant une crise de rire avec sa collègue. Un gendarme se présente à elle d’un allô réglementaire,  de ce ton inimitable qu’ils ont dans ces cas-là, ce qui la glace immédiatement, il lui dit que sa fille est placée en garde à vue. Le choc est énorme, elle l’encaisse miraculeusement et réagit, le questionne, le militaire lui dit qu’il ne peut rien lui dire, ni le pourquoi, ni le comment, elle insiste, le presse, il lui rappelle la loi, sa fille est majeure et  a juste demandé à ce qu’on appelle sa mère quand on l’a informée qu’elle avait le droit de faire prévenir une seule personne, lui dit-il d’une voix neutre. Elle crie presque, bégaye des questions idiotes, le gendarme lui dit qu’il n’est pas autorisé à en dire plus, qu’il va raccrocher, et s’exécute. Elle ne s’est pas aperçue qu’elle le suppliait qu’il l’informe, que c’était son enfant,  seule la tonalité lui a répondu. Elle s’est alors écroulée de désespoir sur son bureau, la collègue a réagi comme elle le pouvait, mouchoir à la main, caresses vigoureuses dans le dos, lui demandant doucement et patiemment de se calmer. Barbouillée de rimmel mélangé aux larmes, un trait de morve sur le nez, des cernes jusqu’au menton, les cheveux électrisés, elle se revoit dans le miroir des toilettes du bureau, les deux mains appuyées sur le lavabo, se secouant, se criant « non, non et non ! », tenter de reprendre le contrôle, perdue comme jamais elle ne l’avait été. Sa volonté finit enfin par reprendre la barre dans cette tempête mentale. Elle décompense enfin, le calme circule à nouveau dans ses veines. Elle se retape le look comme elle peut, mais bon, le mal était fait, on pouvait  presque lire ce qu’elle vivait sur son visage. Elle jette son mégot dans une poubelle du parking, c’est bien trop long ce quart d’heure d’avance, une autre cigarette,  les souvenirs reprennent.

 

Après avoir quitté le travail, elle fit chauffer le téléphone et internet. Elle s’est heurté au mur administratif d’une myriade de fonctionnaires ou d’associations qui produisaient toujours la même réponse « votre fille est majeure, responsable de ses actes, c’est elle qui vous contactera si elle le décide à la fin de la procédure ». Elle réussit par des connaissances à recueillir des bribes d’informations,  malgré son état de nerfs, elle apprit le nom de l’avocat commis d’office, qui resta injoignable les deux jours suivants et ne se manifesta seulement pour lui annoncer la fin de la garde à vue, sans être plus loquace que les condés, blindé lui aussi par ce satané statut d’enfant majeur, qui ne lui donnait plus aucun droit de maman.  Un copain qui fréquentait la cousine de la femme d’un des gendarmes lui avait déjà appris par la bande « mais c’est secret, tu ne le répètes pas, hein », que ce n’était pas un délit grave. Euphémisme,  qui faillit l’achever quand elle sut enfin la vraie nature du méfait. Elle prit tout de suite la voiture pour aller chez sa fille, la serrer dans ses bras, sentir son odeur, la savoir entière et  bien portante suffirait. C’était très relatif, mais le premier assaut était terminé, elle l’avait récupérée, en une sorte de devoir accompli.

 

C’est enfin l’heure dite, elle se dirige vers la petite porte de la maison d’arrêt, quelques femmes sont là, peu d’hommes et pas d’enfants un jour de semaine comme aujourd’hui, elle émet un vague signe de tête circulaire. Tout ce petit monde semble triste, reste silencieux, comme écrasé par la masse du mur d’enceinte, qui garde sans le leur rendre, quelqu’un qu’ils aiment, surement, car pour être là devant, faut vraiment le vouloir. Ils entrent, cheminent jusqu’à la porte du quartier des courtes peines. Une dame en uniforme, la même que d’habitude leur ouvre, dit bonjour, mécaniquement ou professionnellement, elle hésite un temps sur le statut de ce salut formel, elle opte pour la case surveillante.

Elle s’empare d’un casier y pose le smartphone, son sac à main, le petit  modèle bimensuel spécial prison avec le strict minimum, puis  referme la consigne.  Elle est passée la première sans y prendre garde, le stress de l’attente doit y être pour quelque chose, du coup, elle se retrouve isolée  à attendre l’appel, empotée au milieu de la pièce et des chaises. Sa fille lui envahit doucement le cerveau, comme à chaque fois, des bouffées d’amour l’assaillent, tendresse et appréhension mélangées  avec ce fond d’incompréhension mêlé de refus dont elle n’arrive plus à se défaire, comme une culpabilité qu’elle  boxerait pour l’éloigner, mais rien à faire, c’est là, tenace, dans son crâne.

 

Comment en est-elle arrivée là, elle ne sait toujours pas répondre à cette double question, ce Elle c’est elle, en tant que mère, mais aussi la jeune femme  de vingt-cinq  ans qui l’attend pour passer une heure avec elle. Son bébé, oui, pour toujours, quoiqu’elle ait fait, quoiqu’elle fera. « Et je les emmerde tous avec leur majorité et leur justice ! » Elle regarde l’horloge du mur, peint d’une couleur gaie qui échoue lamentablement  à faire oublier la fonction du lieu. Attendre encore, elle ne fait que cela depuis deux ans. Après la garde à vue, elle a mis du temps à s’expliquer avec son enfant, entre colère, souci de protection  et totale incompréhension. Sa fille semblait ne pas bien saisir ce qui allait arriver, mais ne partageait plus tout, ne disait rien ou presque. Ce n’était plus une enfant, l’innocence était partie, sans doute déjà bien avant ces événements, mais elle n’avait rien ressenti. Le délit maltraitait tout ce temps passé à l’élever, il aurait même pu gâcher définitivement la maternité, mais le vécu, le connu certain restait plus fort que tout. Des bouts de vie, des valeurs, des certitudes surtout, avaient été malmenées ou emportées, d’un côté comme de l’autre, seule l’affection demeurait insubmersible, forte ou ténue selon les moments, mais inlassablement réciproque. La personne en face d’elle, elle la connaissait par cœur, ses mimiques, ses goûts, la moindre cicatrice ou grain de beauté, son caractère pas facile, mais qui n’avait jamais été un problème insurmontable, ni même important. Elle la  découvrait aujourd’hui en quelqu’un d’autre, fragilisé, presque mutique, qui assumait la responsabilité ou plutôt l’irresponsabilité d’avoir fait ce qu’elle avait fait. Le caractère fort n’éviterait rien, elle dérouillerait, malgré l’écran maternel, devenu sans effets, mais toujours tenté d’exister, illusoire.

 

Sa fille avait reconnu ses actes, signé le plaider coupable un peu rapidement sans trop réfléchir, sous la pression des flics certainement contents de boucler une enquête aussi courte, c’était bon pour les chiffres. Puis volontairement mais sans le verbaliser, elle laissa ses parents  en dehors de la procédure, la majorité toujours leur interdirait d’aller au-delà. Elle changea même d’avocat au grand dam de ses parents qui ne connaitraient jamais les tenants et les aboutissants de sa décision.  Elle en prit un autre pour préparer les passages devant le juge, et se chargea toute seule de se défendre, avec une aide syndicale, dans la procédure de licenciement que se dépêcha de monter son employeur.  Elle y sauva ses indemnités-chômage, au moins cela lui paierait l’avocat. Sa mère souffrait de cette distance, elle aurait tant voulu être utile, efficace, à défaut d’être toujours  là.  Mais visiblement, elle encombrait les mouvements de sa fille qui souhaitait clairement affronter seule  les ennuis qui l’avaient amenée là. Elle ne voulait pas être jugée (ça, c’était déjà en cours…) ou conseillée, voire «confessée » mais juste continuer d’être aimée sans façons, par cette affection simplement nécessaire. La mère s’y fit, tout doucement, attendant qu’elle vienne la voir d’elle-même, prenait garde de ne plus jamais décider pour elle ou sans elle, se forçant à ne pas trop lui téléphoner ou lui parler uniquement de ce sujet omniscient,  et se contentant de mimer les habitudes d’avant, seul repère encore debout dans ce bouleversement tellurique. Il ne lui restait plus que la parole. L’autorité, l’aide matérielle, la dépendance et toutes ces sortes de choses n’étaient plus là pour qu’elle puisse tenter d’influer sur le cours de la vie de son enfant, seuls les sentiments demeuraient.

La mauvaise foi qu’elle employait volontiers pour défendre sa fille était sincère, elle était prête à tout pour amortir les coups, elle la savait coupable, qu’elle méritait au regard de leur loi, sa peine de deux ans dont un avec sursis, mais restait la louve qui protégeait son petit, prête à mordre. Elle trouva même une catharsis à sa rage en dénichant un exemple local d’un fils de notable qui avait commis la même chose mais  n’en fut jamais inquiété, ou bien encore que sa fille avait été dénoncée par quelqu’un avec qui elle s’était disputé, sans cela, le dépôt de plainte n’aurait jamais eu lieu. Elle refaisait le match, cherchant les excuses pour comprendre le pourquoi forcément injuste -mais mérité quand même- de tout cela, c’était sa fille qui trinquait, et elle avec.  Ce bouillonnement recevait un accueil indifférent de son bébé d’amour, qui lui disait d’arrêter de rêver, sans cacher un mal-être pourtant peu  démonstratif. La jeune répétait à la vieille, en un schéma générationnel inédit,  qu’elle méritait ce qui lui arrivait même si l’addition paraissait démesurée pour une famille bien trop candide, n’ayant jamais eu de hors la loi, de policier ni même de juriste dans l’arbre généalogique.

 

Elle entend son nom, comme c’est bon ! Elle se soumet docilement aux seconds contrôles –horripilants les premières fois, mais elle s’est faite à tout, vu l’enjeu et la minuscule capacité de négociation de l’administration pénitentiaire-. Elle  passe sous le portique électronique, y laisse le sac « de linge » (qui contient aussi des livres et des dvd) pour sa détenue préférée sur le comptoir prévu à cet usage. Ensuite, une gardienne la conduit enfin, vers l’une des cabines du parloir.

Elle voudrait courir vers elle, mais se retient pour ne pas doubler l’uniforme, qui marche bien lentement, trouve-t-elle. Elle attend que la porte se referme. Le câlin est long, bon et fort, toutes les deux partageant de discrètes larmes, se touchent, s’embrassent, d’une main liée à l’autre, puis se parlent enfin,  de tout, de rien, toujours un peu confusément au début, comme un peu rouillées mais cela disparait très vite, elles n’évoquent jamais la prison, jamais ce qui y a conduit, mais  la famille, les amis -pas tous, certains sont curieusement devenus distants ou invisibles, tant du côté des parents que de la fille-, la vie du quartier ou leur ville, mais jamais non plus les infos ou l’actualité – le journaliste du torchon local avait dans ses comptes rendus, à charge bien sûr, cité les initiales de la coupable de l’odieux méfait, et détaillé suffisamment le portrait pour la rendre identifiable, histoire d’alimenter l’opprobre publique de la double peine, celle des gens honnêtes et parfaits-. Les douleurs bannies donc, elles papotent, sans oublier la petite liste des choses à faire pour la prochaine fois -vitales pour la taularde-. Elles rient, parfois, sans forcer, et retrouvent un peu de cette complicité enfouie par les années. Une heure, ce n’est rien, tellement vite passée, mais toujours bonne à prendre dans ce néant, elles ne se sont pas séparées un seul instant, la maman et son enfant qui n’en est plus une.

La surveillante frappe à la porte, annonçant bientôt la fin. La mère est bien plus tendue que la fille, c’est même l’enfermée, paradoxalement émancipée, qui console d’un dernier regard la femme libre s’évadant par le couloir du parloir.

 

 

 



06/06/2016
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