Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Chat, c’est du billet !

 

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Ce n’est pas Joseph qui est au clavier, mais c’est moi, son chat, il fait l’impasse sans le savoir. Il n’est pas là, j’en profite. Il n’y a d’ailleurs pas un chat dans la maison, sauf moi, ils en ont sans doute, bien d’autres à fouetter. C’est un début, j’espère éviter d’écrire comme un chat, et y appeler un chat, un chat. Quand Joseph n’est pas là, les chats dansent, hé, hé ! Une première expérience donc, mais si elle se passait mal, je ne recommencerais plus, échaudé, je crains l’eau froide, bien sur. Sans compter que le blogueur titulaire pourrait m’avoir dans la gorge en me lisant, mais il n’y verra pas malice, pas de quoi me punir, y compris avec le cat à neuf queues.

 

Je me présente, je m’appelle Fibi, je voudrais bien réussir ma vie, être libre… Je suis née en juillet de l’an 2010,  cachée dans des bottes de foin oubliées dans les dépendances d’une maison d’un des copains de la famille, en un hameau nommé Paille. Nous étions trois, une boule noire, la boule blanche c’était moi, et une autre, moitié-moitié. Pas connu de Papa. Maman avait loupé sa prise de pilule contraceptive, mais ça ne l’a pas empêchée d’aller courir le greffier, la coquine, nous sommes donc arrivés. Elle nous a soigneusement dissimulés aux humains pendant nos premiers mois de vie. Ce qui nous a évité : d’apprendre à nager dans un sac, la piqûre « texane », l’étranglement ou l’écrabouillage, tels que les pratiquent quelques deux-sévriens non encore touchés par la civilisation.

 

Le pote s’est finalement aperçu de notre existence. La nuit, nous sommes tous gris, mais il se doutait bien que sa minette n’avait pas été chez weight-watchers pour perdre son gros bidon pendant qu’il était parti en vacances. Nous étions sauvages, et agiles, il essayait toujours de nous choper, en vain, surtout qu’il avait mis longtemps à repérer la planque de ma maman. Un soir que je gambadais dans l’herbe avec mes frérots, je me souviens avoir aperçu Joseph avec madame, me regardant, il m’a montré du doigt. « Il me mate ou je rêve ? » me suis-je dit.

 

Puis, peu après avoir mangé les quelques croquettes qui nous étaient destinées, j’ai eu tout à coup très envie de dormir, je n’avais donc pas rêvé. Interruption totale du programme, la CGT n’y était pour rien. Je me suis réveillée dans une boite en carton silencieuse, ailleurs, seule, couchée sur un vieux pull, au milieu d’odeurs inconnues mais pas agressives. J’étais dans le gaz, pas très maitresse de mes mouvements. Des voix jeunes ou graves ont précédé l’irruption de nombreuses mains, douces et précautionneuses, qui m'ont caressé, fait des guiliguilis, manipulé abondamment, puis sorti de mon nid pour me poser sur mes pattes. Encore un peu shootée, mais volontaire, j’ai tenté de me carapater et suis allée me vautrer directement contre un mur. Tout le monde rigolait, j’ai essayé de protester, mais même mon miaou était bizarre, ils en profitèrent pour se foutre de ma gueule, ça vannât instantanément. D’où mon nom, trouvé par les djeun’s de la tribu, francisant celui d’un personnage d’une série culte américaine, une « blonde » rigolote qui chantait faux : Fibi.  Et vous trouvez chat drôle ? Pas moi.

 

Après, ils m’ont appris les règles de la maison, donné le goût des caresses et fait découvrir le terrain. Les salauds ! Ils m’ont dressée, quoi, corrompue même, pour ne pas que je me sauve, oui, je leur sers de peluche domestique, en vrai. Ils m’ont même fait opérer, pour éviter que je fasse comme ma maman. Bon, en même temps, la soupe est bonne, ici hein, j’y suis encore, rien ne m’oblige. Mais je ne renoncerai jamais à demeurer libre autant que faire se peut, je suis de la lignée du seigneur des animaux, non mais, oh !

J’ai aussi découvert que j’avais une colocataire, une chatte fossile et acariâtre de 13 ans d’âge, elle ne s’appelle pas whisky mais Lilou, c’est elle qui m’a souhaité la bienvenue, en grognant et me crachant dessus, agrémentée de quelques roustes étalées dans le temps, pour me montrer qui était la patronne,  je lui ai vite fait comprendre que… j’avais compris. Faire la carpette devant elle lui suffit. De temps en temps, je la cherche un peu, histoire de la chat-huter ou se chat-mailler à coups de chât-aignes pour entretenir sa condition physique et tenter discrètement de reprendre le pouvoir, mais je perds sans que la doyenne ne cède rien. Avec le temps nous avons passé une sorte de pacte qui fait que l’on vit ensemble dans cette prison ouverte et dorée, sans se faire de concurrence. Un accord tacite fait de rites quotidiens et d’une relation subtile qui ne cessent d’intriguer ou d’amuser la petite famille. Lilou gouverne même quand elle est n’est pas là, mais les humains libertaires qui nous entourent ont cédé trop facilement à l’anthropomorphisme et nous prêtent des sentiments pour éviter de constater et de faire cesser un régime de domination de la vieillesse sur la jeunesse, ce n’est pas du juste !

 

J’ai gardé de cette jeunesse le goût de la campagne, je suis toujours dehors à part pour un câlin, le room-service 24/24 et quelques longs sommes solitaire.

 

Tout d’abord, je veille à ce que personne n’entre sur le terrain, même le rhô minet du voisin bien plus fort que moi hésite à venir et réfléchit à deux fois, avant de poser un coussinet sur mon sol. Je suis fondamentalement souverainiste et pratique un contrôle rigoureux de mes frontières. Ça ne plairait pas à Joseph, ça, mais oui, j’accorde mes visas ou j’expulse ! Et manu militari, s’il le faut. Lilou l’ancêtre m’aide quand je suis mis en difficulté par un flux félidé trop puissant. Maline, elle laisse toujours ma fougue y aller en premier, je me rends compte toujours après que je lui ai servi d’éclaireur voire de bouclier quand l’intrus est trop musclé, la garce, elle aurait fait un bon général égyptien ! Les chiens, oui, euh, là… je monte vite dans les arbres et attends qu’ils repartent. Font suer aussi, à laisser leur portail toujours ouvert, ce sont les seuls du coin à faire ça, comment voulez-vous après qu’on se sente chez nous ! Dans les arbres, avec les pies non plus, je ne la ramène pas trop. Nul n’est parfait. Les poules, aussi, je ne suis pas très fan, quant aux oies, je reste à distance. Mon nationalisme a quelques trous abyssins dans sa cuirasse,  je me contente de faire peur aux faibles me diraient certains moqueurs, ravis de la porosité de ma défense. Si à moi, cela me convient, pourquoi chinoiser, siamoiser même ?

 

Je suis très appréciée des voisins, car je prélève des souris, beaucoup de mulots et même des rats en ration quasi journalière. Je suis beaucoup moins appréciée quand je leur attrape un ramier  -c’est lent- ou une tourterelle inconsciente de ma force de frappe. Pareil pour les oiseaux du jardin, comme le rouge-gorge qu’ils ont réussi à sauver une fois de mes griffes. La deuxième, ils n’étaient pas là, donc, hop, miam-miam ! Compliqués, ces humains, je ne sais jamais ce qu’ils veulent vraiment, puis je m’en fous, je fais ce que je veux, d’abord.

Les mésanges et les merles sont les plus vifs ou les plus malins, mais je parviens quand même à en croquer. J’ai cessé de rapporter des lézards ou des serpents dans la maison, ils n’avaient pas l’air d’apprécier mes compétences, les tauliers. Mais je veille à leur déposer quelques offrandes intactes ou sanguinolentes -quand je n’ai pas tout dévoré- le matin devant la porte pour qu’ils commencent bien leur journée et qu’ils ne m’oublient pas.

 

Quand je n’ai rien à faire et qu’il fait soleil, je me fais mon cinéma en allant dormir sur les ardoises du toit brûlant ou je pars me balader dans les champs. Dans le village, le soir,  j’entends au loin que l’on m’appelle ou que l’on en appelle d’autres. Chacun cherche son chat.

En effet, à part des prédateurs naturels anecdotiques, nos vrais prédateurs demeurent les humains, ils le savent bien, ils ont paradoxalement peur pour moi, et notamment de l’élite de cette folle corporation chasseresse, ou encore des roues de tous leurs engins vrombissants et des plus effrayants : les machines agricoles qui vous bottent ou vous découpent par surprise, en pleine sieste champêtre. De leurs enfants, je me méfie aussi, ça peut être cruel, parfois, ces petites choses-là.

 

Ah ? Ah, là, je distingue un bruit qui m’est familier. Une voiture de la maison va bientôt arriver, elle est encore à quelques centaines de mètres, j’en finis donc ici. Faut que je ferme l’ordi rapidement avec mes grosses pattes. Chalut ! Je vous fais une léchouille.

 

 

 

 

Publié initialement sur mediapart le 9/11/2014.



25/05/2016
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