Les billets de Joseph

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Au-delà de Lampedusa

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Un radar tourne dans la nuit, silencieux, le fond sonore sont les appels à l'aide aux forces de secours, qui demandent une position, sans autre réponse parfois que des voix désespérées et brisées, qui sanglotent de pitié.

Vous, dans votre fauteuil, arrivez à Lampedusa par la terre, sous un arbre. Avec Samuele, un môme d'une douzaine d'année, sorte de fil rouge du film vous mènera à tous les habitants que vous croiserez, eux, parleront de manière directe ou pas, voire simplement suggérée ou imagée du sujet du documentaire.

 

La caméra de Gianfranco Rosi bouge peu, pas de fondu, peu de mouvement, pas d'effet, le cinéaste choisit souvent un angle de vue fixe au cadrage soigné et s'y tient, la vie y passe ou pas, il nous donne à voir, ou à entrevoir. Vous n'entendrez pas le son de sa voix, vous n'aurez aucune piste narrative, ni voix off, aucune interview de quiconque, ni même de restitution ou de ce pas de coté que permettrait un analyste quelconque, y compris l'un de ces «acteurs».

Pas de mise à distance, si ce n'est la durée des plans, parfois lents, d'une longueur de celle que nous connaissons dans nos moments de vie quotidienne sans surprise, où la pensée en profite pour s’activer. Rosi vous laisse avec ses images et ses sons, que vous saisissiez ou pas les nombreuses métaphores et ellipses qui traversent son documentaire, il a l'air de s'en foutre, mais non, il propose et vous disposez, avec ce qui reste d'humanité dans votre regard. Par petites touches, il éclaire aussi vos contradictions d'homme debout. A sa manière, pas de violence en action dans cette approche du réel, juste la brutalité de la situation, et ses résultats sur une île confrontée à celle du monde d'aujourd'hui, première concernée tout en conservant son insularité.

 

Car la vie continue à Lampedusa, les dispositifs humanitaires ou militaires de Mare Nostrum, font qu'il n'y a plus d'arrivées sauvages sur les rivages de ces bateaux bondés. Ils sont repérés au large, pris en charge, leurs passagers soignés, identifiés, fichés, ne passent plus que quelques jours sur l'île, puis sont immédiatement transférés sur les hotspots disséminés en Italie. Il n'y a plus la cohabitation grégaire et surchargée des premiers temps, une séparation physique qui n'empêche pas leur présence.

Samuele joue donc seul sur le ponton (pour habituer son estomac au mal de mer puisqu'on l'a vu vomir lors d'une ballade en mer avec son père, marin pêcheur) qui jouxte les quais d'accueil. Il apprend à ramer, «un vrai marin doit savoir le faire» lui dit son pote qui le sort d’un mauvais pas en le remorquant lorsque Samuele s'égare sous les patrouilleurs -premier contact des réfugiés avec l'occident-. De même lorsqu'il joue avec sa fronde sur le bord de mer, au loin passe un pêcheur d'oursin mutique, nous le verrons travailler de jour comme de nuit, dans une mer hostile, ramenant ses prises dans des cagettes dissimulées dans une grotte sous-marine. Les neurones feront le lien -chacun fera à sa façon- avec les naufragés volontaires absents de ces images.

 

Si la vie continue, les arrivées aussi, la grand-mère de Samuele écoute la radio locale, elle y demande souvent une dédicace pour une chanson, l'une d'elles étant le titre du film. «La mer en feu», titre issu de la seconde guerre mondiale lorsque les bateaux de combat brûlaient au large et éclairaient l'île toute la nuit. L'animateur, avant de lui passer sa chanson, fait son flash info, dans lequel il annonce l'arrivée de 240 migrants, dont des dizaines de cadavres. Tout en cuisinant, la grand mère laisse échapper un «Pauvres gens !», et retourne à sa tambouille. Comme nous, quoi, abreuvés des horreurs des fils d'infos, qui continuons notre bout de chemin.

 

Puis la caméra passe de l'autre coté des murs de rétention, l'or brillant des couvertures de survie parsèment ces images, vous voyez les réfugiés dès le transfert du bateau militaire au patrouilleur puis sur les quais. Vous assistez au transport en bus, à la fouille, respectueuse et attentionnée, ma foi, à la photo d'identité, un flic a du mal à supporter l'odeur de gasoil des fouillés, qui eux la supportent sans doute depuis des jours, ça ouvre des perspectives, surtout que un médecin de Lampedusa vous a appris (photo à l'appui, brrr...) que l'essence ajoutée au sel brûle gravement les personnes au fond des bateaux, cause des blessures parfois mortelles.

Le médecin, témoin le plus bavard du film, vous le verrez attendri lors d'une échographie sur une future maman débarquée, porteuse de jumeaux. Le même qui dira que non, ce n'est pas vrai, qu'il ne s'habitue pas aux cadavres, de femmes ou d'enfants, qu'il ressent de la rage à chaque fois, qu'ils hantent ses nuits, et souvent, cela lui fait «comme un trou, là», le doigt sur ses tripes.

Revenu au centre de rétention, vous assistez à une sorte de psalmodie de quelques nigérians, rythmée comme un chant d'esclave, saccadée de mots «Nous avons vaincu la soif du Sahara, le Soudan n'a pas voulu de nous, nous avons eu faim dans les prisons libyennes, et traversé la Méditerranée....Ne pas bouger est un risque, la vie est un risque».

 

Hop, nous voilà à nouveau avec Samuele, chez l'ophtalmo, qui lui détecte un œil gauche «paresseux», son cerveau ne gère que les images de son œil droit, un simple cache va obliger l'œil fainéant à bosser un peu et regarder enfin le monde. Une maladie qui rappelle la poutre dans l’œil, le doigt et la lune, ou le visage qui crie «je ne veux pas voir ça !» masqué par une main aux doigts écartés. Vous gigotez un peu sur votre siège pour évacuer la métaphore. Dans le même genre, plus loin, le docteur cité plus haut détectera un peu d'anxiété chez Samuele ,« poco !» agrémenté des grands gestes de la langue italienne lorsqu'elle se fait volubile. Votre sourire dissipera un malaise naissant.

 

La fin du doc vous emmène sur l'eau. Une belle journée ensoleillée sur une mer d'huile, au milieu, un vieux bateau bleu surchargé. Vous assistez dans le détail chronologique à l'ensemble de son sauvetage, du premier contact avec l'évacuation prioritaire des blessés, inconscients, certains convulsent. Distribution de gilets de sauvetage à tous, puisque seuls deux zodiacs vont procéder au lent transfert. Les sauveteurs protégés de blanc procèdent par ordre, le médecin fait le tri, les déshydratés d'abord, puis un gars en slip, hagard, qui porte des traces de coups et ne parle que par gestes. Après, séance photo et identification puis parcage dans le garage de l'hélicoptère qui les a repéré. Le nombre est important, l'attente semble sans fin, pour ces patients, vous ne saurez jamais combien ils sont, ils étaient pour certains… puisque les sacs noirs arrivent maintenant, le docteur fait autre chose que soigner. Au loin le bateau est vide. La caméra y va, quelques plans fixes, courts comme des photos.

Des cadavres dans la cale, enchevêtres, ni maigres, ni blessés, habillés comme vous et moi, puis j'ai arrêté de regarder, Rosi n'a pas insisté non plus.

Quelques scènes après, des visages, beaux, oui, car filmés dignement, sans pathos malgré des larmes. Un rescapé vous explique que plus vous êtes placés haut sur le bateau, plus le passage est cher et qu'il faisait très chaud dans la cale, euphémisme d’une lutte des classes jusqu'au sordide... Une femme craque, crie et pleure en même temps, de soulagement ou de souffrance, les deux mêlés probablement, elle se verse une bouteille d'eau sur la tête, s’inonde. Symbole.

 

Le dernier plan. Samuele est sur son terrain de jeu, de nuit, l'oiseau qu'il chassait dans le grand arbre depuis le début, qu'il avait raté de peu avec sa fronde, est maintenant perché en face de lui, il répond à ses sifflotements par un chant à deux tons, l'enfant approche ses doigts avec un petit bâton au bout, l'oiseau se laisse toucher par le bois et ne s'enfuit pas.

 

Nous sortons de la petite salle du CAC de Niort, nous étions huit. La grand salle et ses 800 places n'a pas encore fini de contempler les affres familiales de Xavier Dolan, comme un décalage béant.

 

La petite bougie de Rosi nous dit que rien n'est terminé, que ça continue, mais nous préférons changer d'écran, oublier plutôt que de supporter l'indicible, agiter les bourreaux daechiens, syriens, russes ou américains, que de faire face à l'hypocrisie mortifère des cyniques états européens que sont les nôtres, avec ces représentants pour qui nous votons, et qui à de très rares exceptions près, pratiquent ou prônent la fermeture des frontières, criminalisent et chassent le réfugié, tout en dénonçant le nationalisme néo fasciste électoral montant, qu'ils préfigurent pourtant, eux, les déjà élus.



01/10/2016
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