Les billets de Joseph

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Le Grand Soir

Ils m’ont coupé l’électricité avant-hier. Mon portable n’a plus de batterie, ma box et mon ordi devenus inutiles, je suis free, je ne capte plus rien. Bloqué par mes misères pécuniaires et physiques, dans mon studio du 10ème étage, je n’ai plus que ma fenêtre à double vitrage comme ouverture sur le monde.

Depuis quelques heures, des hordes de jeunes -et de moins jeunes- en rouge et noir, sortent de la gare d’en face et entrent dans Paris, sous l’œil calme de quelques cars de CRS. J’ai essayé de comprendre le pourquoi de cette agitation en ouvrant  le carreau, mais la pluie et le vent ne m’ont permis d’entendre que des chants, aussi virils et enthousiastes qu’inaudibles.

Est-ce les antalgiques ou la despérado, mais  j’ai cru saisir qu’ils avaient tous rendez vous à St Denis vers 20h30. De loin, j’ai cru voir des bâtons et les traditionnelles écharpes sur les visages pour lutter contre les lacrymos et ne pas être identifié par les flics.

Mon esprit a commencé à se mettre au travail malgré moi, et si c’était parti aujourd’hui, là maintenant, juste au moment où je suis en train de me faire jeter de la société capitaliste, je n’ose  y croire.

 

le grand soir.png

 

Un nouveau coup d’œil dehors, sur le trottoir d’en face, deux groupes semblent se jauger, s’insulter, pourtant tous sont aussi rouges et noirs les uns que les autres. Les cocos se frotteraient déjà avec les trotskistes avant même que cela ait commencé, ou alors se ligueraient-ils déjà contre les anars pour maitriser les masses ?

En bas, après deux-trois bousculades, cela s’est calmé, des accolades musclées et les deux groupes sont repartis ensemble vers la plaine St Denis. J’aperçois même des drapeaux bretons et des bonnets rouges, j’en tomberai de ma chaise, le peuple uni irait enfin réclamer son dû et reprendre le pouvoir qui lui a toujours été refusé.

 

Je suis prêt à découper mon plâtre et me bricoler une attelle pour pouvoir marcher, et descendre voir si ma vieille 307 est encore là et accepterait de démarrer. Prêt à aller chez mon grand-père déterrer le manurhin que Papa a ramené d’Algérie et caché avec la mitraillette Sten de Papy, prêt à aller chercher dans le grenier mes fiches cuisines de 1995 pour la fabrication artisanale les cocktails Molotov et fumigènes, prêt à récupérer mon casque intégral, ma combi noire ou les docksides de mes années punk, je suis prêt à tout, même prêt à solliciter Vladimir pour qu’il nous prête des kalachnikovs et des insurgés, prêt vraiment à tout quoi.

 

Quand une idée m’est venue, la radio ! Fébrile, j’ai retourné l’appartement pour la retrouver, ça m’a pris des plombes, elle se cachait, oubliée, dans l’armoire de l’entrée. Coup de pot, il y a un étui de AAA avec. Tremblant, presque ému, je fais glisser le curseur sur France info.

 

J’ai ma réponse de suite,  Guingamp-Rennes : 2-0. Le grand vide est toujours là.

 

 

 

NB/ pour les non sportifs, ces deux clubs ont les même couleurs st....endhaliennes.  Publié initialement sur médiapart le 4/05/2014



23/05/2016
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