Les billets de Joseph

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Un autre FN au Village

 

Jeudi 29 mai, midi, au Foyer Rural, nous fêtons l’anniversaire de Jean-Louis. Comme tous les ans, le généreux fêtard a invité tout le monde, on doit être une bonne centaine. Le froid a empêché le barbecue champêtre traditionnel, nous sommes réunis dans cette grande salle,  dans une ambiance familiale et amicale, on se connaît tous, de près ou de loin dans un rayon de 20 kilomètres de ce coin des Deux-Sèvres. On rit, on s’amuse, ripailles, musique et blagounettes, heureux de se voir et de causer avec ceux que l’ont n’a pas croisés depuis longtemps, nous nous racontons des bouts de vies, on prend des nouvelles du malade, on babille avec le nouveau-né, on se remémore ceux qui nous ont quitté, bref, nos petit malheurs et nos grands bonheurs en toute fraternité.

 

Fin de banquet, entre les 1,2 grammes dans le sang et l‘envie de causer du bavard impénitent, les langues se délient, et la gangrène m’apparaît. Derrière des gens que je connais depuis longtemps, pour qui j’ai de l’affection,  certains investis dans la vie associative. Oui, le FN s’est invité ici, et pas seulement par le seul facho connu présent à table, l’arrogance tranquille avec sa bonne tête de vainqueur. Le FN est arrivé en tête aux européennes dans une majorité de villages du Département, dont le nôtre, le FN est l’hôte clandestin de ce brave Jean-Louis. Lors de mon tour des tables, il me saute trois fois à la figure, on cause rarement politique pourtant, ca divise trop, parfois, ça fâche, tacitement, on réserve cela aux comités plus restreints. Les digues auraient donc lâché un peu plus.

René, aisé retraité des mutuelles d’assurances : - Ben oui,  j’ai voté Le Pen, j’en ai trop marre de ce bazar.  -Quel bazar ?  T’es bien ici, non ?  T’as une belle maison au calme dans la vallée, des beaux enfants et  petits-enfants, ça se passe bien pour eux. -Oui, ici, ça va, c’est pas la question mais à la télé, on voit de ces trucs, ces drogués, ces armes, ces jeunes que je comprends même pas ce qu’ils disent, ces mecs en gandourah, ca me rappelle trop l’Algérie. -  Tu sais bien ce que c’est, non ? Les journalistes, t’as été élu fut un temps, pour toi, ca s’appelait fabriquer des scoops, , c’est le buzz pour l’audience, pas forcément une réal... - Oui, d’accord, oui, mais c’est comme ça, je ne veux plus voir ça, même à la télé ou dans le Courrier de l’Ouest, ce n’est pas la France normale, ça. Les européennes, ce sont  les seules élections à la proportionnelle et je voul…

Je n’aurai jamais la suite, un pote vient avec la bouteille de prune, nous sert et embraye sur le vide grenier de la semaine passée, fin de la discussion.

José, ouvrier à la laiterie sur les lignes : - C’est la deuxième fois que je vote pour la grosse blonde. En 2002 au premier tour, j’l’avais fait pour râler, tu me connais, hein ? -Merde, un prolo qui vote pour une bourgeoise raciste  de St-Cloud. Ça me scie. -Oh hé, ça va, hein,  ils le sont tous bourgeois, les politicards, et racistes aussi, t’as vu Valls avec les bordassoux ( gitans, gens du voyage en langage local). Moi, je ne suis pas fainéant, j’bosse comme un con pour 1150 patates par mois, d’autres ne foutent rien pour 900, regarde –un coup de menton à  ses voisins, au loin-, ils ont le sourire eux, la CMU leur paie le dentiste, t’as vu mes chicots ? Ça se lève à pas d’heure. Merde, ce n’est pas vrai ça, je paie des impôts pour moi. Pas pour eux.  -Tu paies des impôts toi ? -Oui ? Euh… Les locaux je veux dire, pas les autres, c’est ma maison… celle héritée de mes parents. Tu te rends compte, si j’avais des traites ou un loyer en plus.  -Bon ils sont chômeurs, ce n’est pas forcément de leur faute, si leur boite a coulé, et faut bien qu’ils soient aidés, si ça t’arrivait ? -J’me demerderai, c’est tout ! il y a du travail pour ceux qui veulent,  j’irai bosser à l’abattoir avec ces enfoirés de roumains, ou aux entrepôts comme ripeur, la nuit. -Pourquoi enfoirés ? Prennent  la place de  personne, eux, font un boulot de merde dont personne ne veut, payés pire que toi, puisque la boîte leur décompte le logement. -S’ils  n’étaient pas là avec ces africains prêts à tout, on serait mieux payés, nous, les français, oui. Puis ils ne disent jamais rien, font tout comme le chef le demande, et si tu essayes de causer avec eux, ils ne sont même pas capables d’aligner trois mots corrects.  -Les salaires, c’est les patrons et les actionnaires qui les décident, pas les immigrés, tu le sais bien. - Oui, je la connais ta leçon syndicaliste, mais on ne peut rien contre les patrons, d’ailleurs qu’est ce que vous foutez depuis 20 ans ? Moi je m’en prends aux traines savates que je côtoie, et puis merde, lâche-moi, on ne va pas s’engueuler non. Bon, et ta femme, au fait ?

Fin volontaire de la discussion, il hèle ma douce à l’autre bout de la salle, en lui disant de venir me chercher parce que je suis bourré.

Isabelle, instit, discute justement avec elle, anciennes collègues de ZEP, elles s’apprécient : -Ne me regarde pas comme ça, je n’ai tué personne, j’ai voté FN.  -J’comprends pas, toi ma cop’s, qu’est-ce que t’espère avec eux. - Que ça change, ou que les autres comprennent qu’il faut que ça change, cette Europe de l’oligarchie financière, ces socialistes qui nous tondent plus que Sarko. Je ne sais pas, je ne sais plus.  Tous les autres ne font que parler, on ne voit jamais rien, le spectacle Mélenchon pfff…. J’ai craqué, les traites de la maison, la pression, tout ces gens qui  ne sont jamais contents et se comportent en clients mal servis, même à l’école publique. On nous  méprise, la réforme des rythmes ça été le pompon. -Tu crois que le FN va lutter contre ton endettement et rénover l’éducation  nationale, hi, hi . -Tu te moques, hein. Qu’on y aille au FN, après ils bosseront enfin, les autres, pour revenir. Tu vas encore me dire que j’ai joué à la petite bourgeoise capricieuse en voulant être propriétaire avec monospace, et l’hiver au ski, alors que Jacques vit de pas grand-chose comme auto entrepreneur, même en trichant avec le black. C’est dur. J’ai besoin que ça change qu’il se passe enfin quelque chose. J’ai le droit de vivre comme tout le monde,  je veux aller au supermarché pour satisfaire mes envies sans ne penser qu’à mon compte en banque. Je bosse avec les cassos et les métèques, je ne suis pas raciste, tu le sais, je mérite ma tranquillité. Bon j’arrête, je vais danser, vous me gavez tous les deux à me regarder avec ses yeux là, je n’y lis pas de bonnes choses. Vous venez ? C’est un bon vieux disco !

 

Elle nous prend par la main,  on passe à autre chose. Nous n’avons pas cherché à remettre cela, nous nous sommes laissés emportés par la fête, cela s’est fini tard.

L’individualisme frustré par  l’atteinte à une estime de soi  matérialisée uniquement par des biens de consommation, l’impossibilité de ne pas pouvoir tenir un comportement standardisé, serait donc une autre explication complémentaire au vote FN, en dehors des autres thèses mille fois rabâchées et validées: fascisme, racisme, nationalisme, déclassement social, insécurité…. Pas l’individualisme libertaire, partageur avec son  « à chacun ses moyens, selon ses besoins », ni même l’individualisme libertarien, le maximum  pour moi et tant pis pour les perdants, non pas ceux là. Une sorte d’égoïsme amer et envieux, de ceux qui ont accepté les règles du jeu de l’économie de marché, de ceux qui ne sont pas dans la misère noire, non. Juste ceux qui n’ont pas accédé à l’aisance espérée, ou fantasmée, de celle qu’on voit dans les films et téléfilms français, de celle des magazines, des sites de consommations et de loisirs.  Et ils en veulent aux autres qui ne jouent pas ce jeu, parce qu’ils semblent moins en baver ou qu’ils auraient fait le choix d’être pauvres, sous entendu, assistés.

 

Le grand  pavillon dans un lotissement, la voiture récente qu’il faut avoir, la paire d’enfants blonds réussissant à l’école et puis au travail, l’écran plat géant et sa banquette avec avancée dans un séjour vaste et lumineux, le grand jardin tondu de frais, la terrasse chic ,de bon goût pour une dolce vita tranquille, et le travail  bien sur, à tout prix, avec iphone dernier cri ,tout cela dans une ambiance tranquille et parfumée à l’eau de rose, sans oublier la Harley Davidson dans le garage pour emmener Madame en virée et les placements boursiers ou locatifs heureux qui doublent leurs revenus.

Ces gens se seraient donc mis en tête de réunir tout cela, de checker quand c’est acquis et surtout de le montrer pour exister et ainsi d’en profiter, car il ne s’agit que de signes extérieures d’une réussite lambda, et cela, dans une société ou rien ne viendrait déranger cet ordre. Malheureusement ce système leur offre cela, mais -c’est un gros MAIS- à de toutes autres conditions. La maison appartient à la banque pendant 20 voire 30 ans maintenant, ils en laissent le tiers de sa valeur ou plus au même banquier –qu’ils haïssent, bien sur-. Le SUV ne vaut pas si cher car il est fabriqué par des gens aux conditions de vie et de travail qu’ils seraient incapables de subir, mais ils préfèrent l’ignorer. De même que tous les biens de consommations auxquels ils accèdent, télé, canapé, salon de jardin,  smartphone, chacun de ses achats participent aux délocalisations qu’ils exècrent, ou atteignent leur santé sans qu’ils le sachent, ou préfèrent ne pas le savoir. Quant à leurs placement eurotunnel ou natixis que la presse leur a tant vanté, ils se sont faits rouler. Leur locataire -plus pauvre qu’eux- de leur appartement  -qui ne devait rien leur coûter puisque la CAF et le loyer couvrent l’endettement consenti – ne paie plus depuis longtemps puisque chômeur depuis un bout de temps, ils n’ont pas les moyens, ni les relations pour  pouvoir le virer, ni de payer les travaux requis par la copropriété auxquels ils n’avaient pas pensé au départ. La moto d’occasion ne cesse de tomber en panne si on ne fait pas l’entretien couteux qu’elle mérite…

Quant à l’ordre attendu, la casse des services publics et leur privatisation  fait que la rue est moins propre qu’avant, que les gendarmes ne se déplacent plus pour la petite délinquance, et que leur assurance déjà trop chère couvre mal ces risques, que la misère des ghettos sociaux volontairement créés depuis les années 60 déborde un peu du territoire ou elle devait être confinée et vient les déranger jusque dans leur vie, leur vue, de tous les jours. Quant à la casse de la sécu et des retraites, elle viendra les insécuriser un peu plus tard, mais là aussi, ils préfèrent ne pas s’en préoccuper, pour mieux pleurnicher quand les coups du sort leur tomberont dessus. Tous occupés à présenter une image sociale parfaite à leur entourage et au travail, lieu ou ne pas le faire est une faute professionnelle.

 

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Nous serions ainsi parvenus au comble du conditionnement et de la soumission, on veut jouer au petit capitaliste mais on n’en a pas la carrure ni le cynisme, donc on se venge dans une sorte de jalousie électorale biaisée. Chacun ne remettant pas en cause les choses implicitement demandées mais fabriquant du ressentiment à ne pas pouvoir en satisfaire les critères, en ayant auparavant fait des sacrifices inutiles mais terribles pour tenter de les atteindre. Dépolitisation ultime, l’exutoire n’étant plus politique, puisque refusé et honni. Ils ne liront pas Adam Smith, le Capital, Bakounine, voire Debord, assimilant intellect politique avec l’état lamentable de notre représentation démocratique. Tenter de comprendre et de décrypter les causes de ce qu’ils vivent, ne les intéresse pas, ils veulent que ca change sans y contribuer en aucune façon, juste trouver des coupables puisqu’ils s’estiment pas responsables. Ils se contenteront donc des effets, avec un vote de consommateur insatisfait dont le réceptacle s’appellera FN. Les sirènes du discours victimaire, de la souffrance d’une fierté atteinte, de l’agitation de boucs émissaires symbolisant la captation des manques, des apparats contestataires pris à la gauche par la fille Lepen, son langage, son look faussement négligé, son anticapitalisme de façade, le militantisme de porte à porte et une empathie de proximité relayée par les médias de masse se chargent d’emporter le morceau avec  cette mixture simplette.

 

Refusant toute émancipation sociale car ils veulent que ce monde tel qu’il est, perdure, mais en étant dans la classe protégée du dessus, ils s’interdisent donc d’agir. Les contre pouvoirs ont été détruits, les syndicats ou associations citoyennes affaiblies au maximum, les mouvements sociaux niés et ringardisés, les mouvements politiques alternatifs itou, il ne subsiste donc  pour eux que les urnes et le bouton FN pour arrêtez le manège, pour solde de tout compte. Pas l’ombre d’une idée, d’un concept d’utopie, d’un mouvement, d’un engagement, juste la conservation mécanique d’un présent centré sur soi , immuable mais fantasmé, tel l’enfant trop gâté, qui préfère la fessée pour les autres.

 

Publié initialement sur médiapart le 30/05/2014



23/05/2016
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