Les billets de Joseph

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Algérie, fin octobre 89

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Nous étions deux gars, une fille, nos vingt ans n’étaient pas encore si lointains, à partir à trois pour quatre semaines là-bas, motivés par une affection filiale pour l’Afrique du Nord. Nos parents respectifs avaient quitté ce pays, chassés non pas par son « autodétermination », mais par Boumediene et son coup d’État que les progressistes d’origine française gênaient pour appliquer son « socialisme » musclé. Nous n’y revenions pas pour retrouver l’Algérie de nos parents -ou nos supposées « racines » comme certains hommes-arbres nostalgiques y prétendent- ce pays-là n’existe plus si tant est qu’il eut un jour, une réalité. Nous venions juste pour nous balader dans un pays que nous aimions par avance et connaissions un peu par la littérature, les photos et quelques récits autour d’une table.

 

Sans réelle planification, notre programme était simple: démarrer tranquillement d’Alger par le bus vers le désert, puis y revenir en avion pour ensuite saluer la fière Kabylie, sans oublier Tipaza et une pensée pour notre Nobel de littérature préféré. Prendre son temps, laisser faire les événements, gouter à la beauté de ce pays et à l’accueil de ses habitants composeraient nos congés payés de cette année 1989, qui fut aussi le bicentenaire factice et clinquant d’une « révolution qui n’a jamais éliminé la misère et l’exploitation » de notre hexagone. Quelques adresses dans la poche, accompagnées d’une carte routière et du Routard y suffiraient.

 

Pendant une petite semaine, après notre arrivée, nous étions hébergés chez une ancienne voisine de petite-enfance : Hosnia, son mari Marouane avec leurs deux enfants. Nous parcourions la ville blanche dans tous les sens, seuls ou avec elle, lorsqu’elle pouvait se libérer. Notre premier contact avec la musulmanie fut des centaines de fesses masculines axées vers la Mecque, priant dans une rue de Bab el-oued. Hosnia nous expliqua, soudainement un peu stressée par son tailleur occidental, que nous étions tout près de la mosquée d’Ali Benhadj, fondateur du récent Front Islamique du Salut légalisé de frais. Le soir autour d’un whisky, Marouane nous parla longuement de la situation politique à la fois compliquée et sclérosée de l’Algérie, mais surtout de ses craintes sur ce FIS, tout neuf et visiblement très populaire, et distribuait moult aides sociales à fond perdu pour faire fructifier sa cote. Cadre au ministère du tourisme, il vivait très mal cette paranoïa qui semblait monter dans tout le pays. Pour Marouane, la politisation d’une religion qu’il ne pratiquait pas -seulement qu’en apparence publique- mais respectait, était inconcevable, le coran ne pouvait pas être un programme politique se répétait-il, plus pour lui que pour nous-mêmes.  Quant à l’avenir de son boulot sous charia, il se voyait déjà chômeur. Hosnia, dentiste, nous raconta aussi que c’était seulement depuis cette année que des hommes avaient refusé ses soins, au seul prétexte qu’elle était une femme non voilée. Cela tranchait avec l’ambiance bavarde et chaleureuse de la rue algérienne des jours précédents où tout le monde parlait politique, avec soif et envie, surtout quand des petits français se pointaient. Les émeutes de l’année antérieure avaient produit leurs effets, le FLN avait en effet un peu relâché la laisse du peuple algérien, éclaircie qui sera de courte durée.

 

En touristes, nous passâmes donc à autre chose, direction Blida, puis le Sud. Nous nous étions dit que ce serait pas mal de voir Ghardaïa, chez les mozabites dont nous ignorions tout. Durant le long trajet en bus, pittoresque et drôlatique, nous sympathisâmes avec Khalil, modeste épicier d’Alger qui se rendait à Berriane, pour affaires, disait-il. A son invitation, nous descendîmes avant d’arriver à la capitale du pays M’zab. Il nous fit visiter la grande et vide maison familiale où il vivait avant, avec les familles de ses deux frères, tout ce petit monde était maintenant entassé sur Alger. Nouvelle rencontre avec la musulmanie, il nous quittait à intervalles réguliers pour se retirer avec son tapis sous le bras, pour prier, -plus notre séjour irait en s’allongeant, plus il oublierait souvent de le faire-. Il nous initia au système de la double porte d’entrée, la gauche pour les femmes et les enfants, la droite pour les hommes et les invités, l’intérieur de la maison préservant ce cloisonnement jusqu’au salon de réception. Nous testâmes immédiatement le système pour de vrai, chez le père de Khalil à quelques rues de là, pourtant la fille du trio rentra avec les deux garçons par la porte des hommes, chaleureusement accueillis par Hadj, noble grand-père, malicieux et érudit. Pendant notre discussion qui dépassa largement le troisième thé, la française fut invitée à passer du coté des femmes par un petit messager de 5 ou 6 ans, elle seule, eu donc le droit de faire des papouilles au dernier petit-fils âgé de quelques mois, pendant que les gars, eux, passèrent au jardin, fleuri, avec les inévitables fontaines et le cheminement de faïence qui allait de soi, puis ils dégustèrent des citrons et oranges dont le goût délicieux n’avait rien à voir avec les fruits métropolitains. Au moment de se dire au revoir, Hadj somma pratiquement Khalil de partir avec nous pour faire le guide jusqu’à Ghardaïa. Ce qui fut réalisé dès le lendemain, dans une Lada vintage.

 

Le petit bout de reg nous séparant de Ghardaïa, ce désert sans sable, fut avalé  en un rien de temps. Khalil commença par Mélika, ville sainte du pays M’zab, objet de pèlerinage des croyants. Retour en musulmanie donc, il nous abreuva de consignes que nous connaissions déjà par cœur: se couvrir les membres de tissu, et la tête -surtout pour la fille-. Parler à voix basse, ne pas regarder les femmes dans les yeux, on se marrait gentiment lui disant que dans les églises c’était pareil, ironie qu’il ne releva pas ou fit semblant de ne pas saisir. Grâce à lui, nous avons visité une mosquée -jolie-, sans la cousine, ça il ne pouvait vraiment pas se le permettre, mais il l’aurait certainement fait pour satisfaire notre curiosité et nous faire plaisir, notre amical intérêt lui suffisait pour nous donner ce qu’il pouvait. Nous sommes même montés dans un des minarets, une superbe vue s’offrit à nous, à nos pieds de puissants hauts parleurs avaient semble-t-il remplacés le Muezzin depuis fort longtemps. Le souk fut ensuite l’occasion de quelques emplettes et des palabres qui vont avec, ce ne fut pas pareil qu’à la casbah d’Alger, aucune demande en mariage pour la copine, les vendeurs ne nous interpellaient plus  ici comme ils l’avaient tous fait jusqu’à présent, genre « hé, le gazou ! Pas cher, viens, entre ! », rien de tout cela donc comme à Blida ou ailleurs. La musulmanie devait y être à nouveau pour quelque chose, elle nous sauta d’ailleurs à nouveau à la tête. Nous croisâmes quelques femmes voilées entièrement, -pas de burka hein, l’occident ne s’était pas encore soucié du sort des femmes afghanes et n’en avait pas fait promotion-, mais juste une fente pour un œil, pas les deux, un seul. Terrible. Le soir, de retour à Berriane, Khalil nous expliqua que ce vêtement était le signe de familles très pieuses, euphémisme qui nous fit bondir. A ses réactions à notre questionnement, on comprit que sa femme avait juste le droit aux deux yeux, mais que sa bouche était bien recouverte de tissu, le gentil Khalil gêné de notre incompréhension et surtout de bousculer ses hôtes voyageurs eut un geste étonnant, il quitta la pièce, puis revint avec une photo qu’il fit passer, en commençant par madame : c’était sa femme, à visage découvert, les cheveux libres. Il se contenta de nous dire comme une sorte d’excuse, « ce sont mes parents qui m’ont marié ». Sa musulmanie était donc bien comme la  cathomanie de chez nous, à géométrie et influence variables, et s’inclinait -un peu- devant notre amitié naissante, - et se durcissait sans doute aussi devant l’autorité-. Pour le coup, les touristes en furent comme troublés, spontanément nous lui portâmes la main sur l’épaule, plaçant l’autre sur notre cœur. Il nous répondit en silence d’un geste pudique, puis nous indiqua le plat de couscous commun et remit une tournée de thé à tout le monde. La « discute » reprit sur d’autres sujets, moins difficiles, pour lui comme pour nous, mais pas pour les mêmes raisons.

 

Le lendemain, il nous raccompagna à la gare routière, nous dit au revoir dans une émotion partagée. Direction Timimoun, pour enfin accéder au grand erg, océan de sable avec ses vagues de dunes. Un hôtel à touristes peu fréquenté et décrépi nous attendait. La piscine était vide, la distribution d’eau trop intermittente pour pouvoir y remédier, sans compter les produits de traitement, surement introuvables. Nous reprîmes notre voyage, avec flâneries dans le sable et aux petites oasis, recherche des roses minérales promises à la famille, des trucs cons comme cela. Au cours de nos pérégrinations dans la rafraîchissante palmeraie, où des hordes d’enfants souriants nous réclamaient sans cesse des stylos, nous rencontrons Toufik, un gars dans nos âges, pourvu d’une énorme tchatche, il se disait étudiant-coiffeur. En fait, l’un de ses nombreux algériens qui passait ses journées à tenir les murs, désœuvré. Nous nous en faisons un camarade définitif avec l’écoute sur notre walkman de « Sidi’h‘bibi » de la Mano. Il ne nous lâchera plus jusqu’à l’avion à Adrar, nous trouvant véhicules, gite et couvert, servant parfois d’interprète. Un soir, avant d’aller à un mariage traditionnel dans lequel notre nouveau pote nous avait incrustés, nous passons chez son oncle retirer la clé d’une «maison» …d’une pièce unique dans laquelle nous dormirons, ensuite. Sans méfiance, la musulmanie version hard nous tombe dessus. L’oncle nous accueille dans son salon, magnifique, tout de blanc vêtu, de l’or autour du cou et aux doigts, le petit calot sur la tête, la barbe finement taillée, il est installé sur un grand fauteuil, mais nous offre de minuscules tabourets pour nous poser au milieu de la pièce, pourtant pourvue de banquettes confortables. Le thé est fade, ce n’est pas un hasard. L’oncle n’adresse pas un regard, ni une parole à la fille, ne lui répond pas quand elle s’adresse à lui. Il ne parle qu’avec le plus âgé, il embraye tout de suite sur le FIS. Prudent, le français lui dit qu’il faudra que les élections confirment cette popularité, l’oncle lui rétorque posément qu’il n’a que faire de la démocratie des mécréants, juste une sorte d’apostasie pour lui, chacune de ses phrases nous crie froidement que l’application stricte du coran serait la seule chose de bonne qui pourrait arriver à son pays. Bref, la discussion ne vit pas, il dit sa vérité, il nous a à sa main, n’a rien à secouer de nos réponses ou de nos questions, il affirme sa position dominante. Il est sur de lui, arrogant comme celui qui sait, que ceux d’en face de lui n’accèderont pas au paradis, alors que lui si, pour l’éternité. La fille a compris avant nous, un peu lents sur ce coup, les gars. Elle ne finit pas son thé, se lève et s’en va. L’affront n’en est pas un, pour lui, mais bien une victoire, un sourire narquois nous dit « vous voyez ! ».

Nous finissons notre thé d’une traite et le saluons d’un coup de menton, Toufik tente de nous faire rester, il nous dit dans un souffle « Ça ne se fait pas, allons, buvez un autre thé, vous l’insultez ». Un juron raisonne derrière nous, on entend distinctement l’oncle cracher par terre. Puis Toufik se faire passer une avoinée. Plus tard,  il nous rejoint dehors, avec la clé, qu’ont-ils pu se dire, nous ne le saurons jamais. Le soleil se couche sur le mariage. Les femmes sont à coté avec la petite française, hors de vue, un mur nous sépare, on entend juste les youyous et les mains battre le rythme, elles dansent, sur la musique de l’orchestre qui joue chez les hommes. Toufik nous affirme que le marié a bien choisi sa femme, qu’ils ont flirté, voire plus, cachés des regards et des traditions, à l’abri dans la grande palmeraie. A nos moues dubitatives, il se vexe et rétorque que si, si, même ici, il y aurait une sorte de clandé qu’il nous montrera demain…Ce que jamais il ne fit. Nous n’avons pas trop trainé, une fête qu’avec des moustachus, ça nous faisait bizarre. En sortant, nous saluons deux clochards hirsutes et crades que nous avions déjà croisés dans les rues, qui mangeaient la même chose que nous, assis paisiblement dans l’entrée : la fameuse part des pauvres, la musulmanie charitable.

 

Le retour sur la côte méditerranéenne fut tranquille, un peu folklorique bien sûr. La mer et les pierres, la beauté simple, abandonnée de Tipaza nous fit un temps oublier cette musulmanie si multiple, ni unitaire, ni communautaire : protéiforme. A Constantine la kabyle, nous avons croisé un de ses effets anecdotiques. Au ciné, il passait un film US « de surf », une obscure série z, doublée en arabe, pleine de grains et de tâches, sous titrée en anglais -c’était surement un épisode de série télé piraté-. On était venus là pour l’ambiance rustique et fifties de l’architecture du ciné. On a eu autre chose. La salle n’était composée que de jeunes mâles, chaque apparition de starlette sur l’écran déclenchait une telle bronca, qu’on se serait cru au stade. Le chaste baiser final fut une apocalypse. Cette jeunesse pleine de sève et de sourires crevait d’ennui et d’envies, déjà enfermée dans son pays et la dèche, elle subirait bientôt la part d’ombre d’encore un autre islam, utilisé comme argument unique à la guerre et la soumission.

 

C’est de cette dernière image dont je me rappelle aujourd’hui, oui, j’avais un truc à chercher dans l’armoire, et je suis tombé sur les vieilles photos toutes jaunies de mon carnet de voyage devenu presque illisible, déjà qu’avec mes pattes de mouche, il n’était pas facile à lire. Ce hasard et le bruit de fond médiatique ont fait résonner ces fragments de souvenirs d’une manière particulière, ce billet de blog trouvait là son sujet.

 

Épilogue :

 

Le FIS a été intégralement financé par les saoudiens –Madani, l’un de ses fondateurs vit, libre, aujourd’hui, au Qatar- Sans le pognon des wahhabites, le FIS n’aurait jamais existé. La junte algérienne a su la jouer trouble, comme à son habitude, la terreur appelant l’ordre, l’ordre a maté toute opposition, toute intelligence, le désordre a éliminé, tué toute humanité, sans distinction, à moins que ce ne soit les islamistes, on ne sait plus trop à qui ont profité, tous ces crimes, si ce n’est à l’une ou l’autre de ces deux seules tentations autocratiques.

Hosnia, et Marouane ont aujourd’hui la nationalité canadienne, leurs enfants font leur vie à Montréal et Toronto.

Khalil nous envoyait des dattes à Noël, en pâle imitateur païen. Dès 92, il ne descendait plus dans le sud, les routes étaient déjà devenues trop dangereuses. Hadj a rejoint son dieu à la fin 94. Depuis, plus aucune info.

Toufik n’a jamais répondu à nos sollicitations ou donné de ses nouvelles, Mektoub !

 

Bouteflika serait toujours vivant, lui. Inch’Allah !



30/05/2016
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