Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Les avions de chasse aussi, tombent en panne

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Il était de ceux qui arrivent les premiers au travail et en repartent les derniers, comme une sorte de preuve de supériorité sur les autres salariés, peu importait sa fonction ou ce qu’il avait à faire, quitte à s’y ennuyer un peu ou beaucoup pour maintenir l’exigence de la qualité de son image, ce dont tout le monde se foutait.

 

Il était de ceux qui ne peuvent rouler dans autre chose qu’un SUV ou une allemande de l’année, vous collent au train pour doubler à la première occasion venue, et lorsque, distraits sur l’autoroute, une plus petite qu’eux les dépassent, accélèrent pour ne pas subir l’affront. Sa spécialité était de démarrer lorsque le feu de la voie perpendiculaire à la sienne passait au rouge. Un vrai talent, quoi.

 

Il était de ceux qui oublient que leurs enfants ne sont pas une simple prolongation d’eux-mêmes, comme une obligation à être la copie de leur père parfait. Constater l’inverse n’est donc jamais leur échec, mais bien celui de leur progéniture : immature, superficielle et connectée, car comme chacun sait, c’était mieux avant, quand le respect ne se perdait pas, dans l’école d’avant 68 et la société gaulliste, le travail était encore une valeur, l’obéissance la règle et l’église, au milieu du village. Ses propres enfants rient de lui, lui rétorquant qu’à cette époque, il n’était même pas une idée dans la tête de ses parents.

 

Il était de ceux qui n’aiment plus leur femme, mais restent pour les enfants, qui les agacent au plus haut point tout en leur coûtant un bras. Oui, Il était de ceux qui ne sont jamais célibataires, par refus sexiste des tâches ménagères et la pleine acceptation de conventions sociales dépassées, mais qu’ils perpétuent tout en faisant semblant d’être bien, car il le faut, paraître.

 

Il était de ceux qui exigent la rentabilité du service public, des premiers qui placent le fonctionnaire ou le salaud de pauvre dévoreur d’allocations bien trop généreuses en tête de la gondole des repas de famille du dimanche pour alimenter la conversation. Tout est trop cher, trop taxé, mais il était de ceux qui vont chez Lidl et ne crachent pas sur les factures sans tva ou les trucs tombés du camion, tout en fustigeant des délinquants jamais assez punis d’avoir la belle vie en zonzon, sans oublier ces fumiers de chinois qui font travailler les enfants pour produire le dernier i phone, qu’il avait eu tant de mal à se procurer et… à se payer. Bien sûr qu’il était contre la mondialisation et pour le protectionnisme, il ne voyait pas ou était le problème.

 

Il était de ceux qui confondent affirmation de soi et arrogance, détestant volontiers les faibles, ces pleutres qui se trouvent toujours des excuses remboursées par la sécurité sociale pour ne pas aller bosser. Fallait le voir lire la presse régionale, commenter les faits divers, d’un doigt vengeur censé être intelligent qui montrait la lune des abrutis.

 

Il était de ceux qui ne croient pas à la maladie mentale ou la faiblesse psychologique, l’assimilant à des enfantillages, des fuites adulescentes devant la responsabilité, du cinéma, quoi. La comédie du monde du travail le célébrait donc. Ce héros toujours là, la hiérarchie bénissait un tel employé modèle, qui disait toujours oui, et pouvait même n’être payé qu’en égo, en fausses promesses ou en caresses hypocrites, toujours productif, balançant volontiers les collègues ou leur marchant sur la tête si une possible gratification miroitait à l’horizon, bien plus rentable qu’un syndicat, tout cela.

 

Il était de ceux qui aiment la patrie, la marseillaise et ont le tricolore sportif. Les vainqueurs sont leurs rois d’un soir, célébrés pour leur puissance, souvent masculine, même d’origine étrangère, et le perdant, le symbole de la faiblesse du mal français, surtout quand il ne l’est pas vraiment français, juste une pièce rapportée, il a toujours un moyen de le prouver, un nom, une couleur de peau ou une fake-news quelconque. Une bonne bière dans le canapé face à l’écran géant achevait la mise en pratique familiale du pain et des jeux, en un complément idéal de l’érection que lui provoquait un drapeau testostéroné.

 

Mais ce matin, au réveil, il est mal. Il croit soudain être paralysé, avoir froid, mais non tout fonctionne pourtant. Il n’y comprend rien. Il a peur mais ignore encore ce que c’est, cela le rend incapable d’agir. Lui qui n’est jamais malade, il ne sait pas ce qui se passe, lui l’infaillible ne peut accepter ce corps qui refuse d’aller plus loin, son inconscient vient de lui dévorer ses certitudes.

 

Sa femme le regarde, effarée, lui demande si ça va plusieurs fois, et devant son absence tremblante de réponse, prend les choses en main. Tant bien que mal, elle le lève, l’habille, il se laisse manipuler comme un légume, sanglote par moments, à la recherche de la fiction de son monde d’hier. Elle veut l’emmener à l’hôpital, il dit non mais ne résiste pas et finit par s’asseoir dans la minuscule voiture de madame, muet, le menton sur la poitrine, comme s’il voulait disparaître. Elle lui boucle sa ceinture de sécurité, et comme il n’a même pas pensé à prévenir sa boite, c’est encore madame qui s’en charge avant de démarrer, de cette énergie qu’elle n'a jamais perdue, tellement habituée à faire , sans compter sur lui, ni l’attendre, depuis toutes ces années.

 

A l’hôpital, l’infirmière du tri les envoie aux urgences psychiatriques, sans hésiter une seconde. Il en est si abasourdi que le petit « mais… » qu’il peine à émettre ressemble à un acquiescement. Le docteur ne perd pas non plus trop de temps pour son dossier d’admission. Lui, il voit bien la blouse blanche lui parler et expliquer patiemment son diagnostic mais il ne capte rien, juste la lueur du regard ambigu de madame lorsque le mot Burn-out est prononcé.

Dans son lit médical, la perfusion ne met pas longtemps à mettre un ordre calme dans ses neurones mous mais agités, le débat intérieur dans sa tête partait en vrille mais les « comment est-ce possible » « je doute, non ? », « pourquoi moi, c’est pas normal » s’effacent vite face à la molécule somnifère.

 

La cure de sommeil durera 15 jours, les séances à l’hôpital plus d’un an. Il fut licencié, malgré les efforts de Madame pour faire reconnaître l’accident de travail, il ne l’obtint pas, et fut déclaré « inapte à toute fonction », puis pensionné minuscule jusqu’à la retraite minimum. Il a  explosé le plafond de verre qu’il s’était lui-même fabriqué. Le déni n’est plus une possibilité, il a fallu qu’il s’accepte tel qu’il est, mais aussi tel qu’il avait été, et c’est peut-être le plus difficile, car entre regret et rejet, il ne sait toujours pas quelle option choisir, le binaire comme une petite impasse à lui, une souffrance inutile mais permanente.

 

Aujourd’hui, les crises d’angoisse ne sont repoussées que par la chimie. Devenu bien plus silencieux et calme qu’auparavant, et bizarrement très ouvert à ses petits-enfants, ce qui ne lasse pas d’étonner ses enfants, Il est une sorte de gentil et sobre papy, qui s’occupe de son jardin, méticuleusement, parle à ses fleurs et son chat bien plus qu’aux humains, tond trop souvent sa pelouse si parfaite et taille tellement ses arbres qu’il les tuerait presque. Un moindre mal.

 

 

 

 

 


22/08/2019
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