Les billets de Joseph

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Dame craberesse

 

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La saloperie est arrivée un lendemain d’amour. Au milieu d’une discussion décousue comme celles de ces matins si communs qu’on les croirait anodins, Monsieur lui fit remarquer qu’il avait bien senti comme un truc dur sur le côté de son sein droit. La Dame vérifia et constata que oui, c’était vrai. Inquiète mais sans plus, la boule était vraiment minuscule, elle promit de prendre rendez-vous chez le toubib, ce qu’elle fit. Après l’auscultation, le toubib sans se montrer préoccupé, prit un rendez-vous pour le lendemain au cabinet de radiologie, il précisa « pour vérifier la nature de cette grosseur ». Elle le prit naturellement, faisant confiance à ce médecin qu’elle avait choisi, elle comprenait la nécessité d’un diagnostic exact, sans un instant penser à mal.

 

Le lendemain, le radiologue ne lui laissa guère de doute, il lui dit qu’il avait une forte présomption sur la nature cancéreuse du problème. Elle tomba littéralement de la table d’auscultation, une peur qu’elle ne soupçonnait pas, surgit dans ses neurones et y prit ses aises tout de suite, elle serait là pour longtemps, mais la Dame ne le savait pas encore. Elle n’écouta pas le radiologue parlant de prélèvement pour s’assurer définitivement de son diagnostic, les bouffées d’angoisses furent trop fortes. Elle se précipita chez son médecin, tachant de retenir ses larmes, le docteur lui expliqua posément ce qui l’attendait dans l’immédiat, les résultats possibles de la biopsie et le rendez-vous chez le gynécologue. Face à ses questions décousues, décidément elle n’arrivait plus à avoir une pensée ordonnée, le médecin prit son temps, dédramatisant par les taux de guérison favorables, par des techniques de soins maîtrisées, il ne fallait pas conclure trop vite, qu’il y avait plusieurs types de cancers, qu’il savait que c’était dur à croire mais qu’il fallait le faire , y croire justement.

 

Elle rentra chez elle, effondrée, ne retournant pas travailler, elle n’arriva à joindre Monsieur qu’en début d’après-midi. La conversation téléphonique finit dans les larmes de l’un mélangées aux sanglots de l’autre, il quitta son travail aussi, pour la retrouver au soleil, assise dehors, de ce printemps ne finissant pas encore en été naissant, mais elle ne regardait que le vide. Il avait eu le temps de réfléchir durant le trajet, à des arguments de vente pour l’espoir, pour le combat, cherchant plus des raisons pour ne pas la perdre, à aucun prix. Il devait être fort, la bête ne lui prendrait pas sa Dame de cœur. Passé les premiers gestes d’affection, les paroles de réconfort, il lui dit que les enfants allaient rentrer, elle comprit le message, « Oui, je ne leur dirais rien avant le résultat de la biopsie, je vais tenter d’être comme d’habitude mais putain, qu’est-ce que j’ai peur ! Je ne veux pas mourir. ». Il lui dit qu’il était hors de question de se laisser faire par la saloperie, « de celle-là comme toutes les autres ! ». Ils avaient connu des temps difficiles, des luttes et des conflits, oui, des tas de peurs possibles, mais ce nouveau terrain inconnu allait leur donner de quoi vérifier leurs acquis.

 

Le week-end passa, la vie reprit, les deux adolescents n’eurent pas l’occasion de concevoir quelques soupçons sur le secret parental, non pas qu’il fût parfaitement maîtrisé, mais les égocentrismes propres à cet âge-là contribuèrent sans doute à consolider des apparences bien ténues. Les amis du samedi soir apportèrent aussi le petit plus d’oubli salvateur, comme un premier baume fraternel et sans façons.

Le lycée et le collège reprirent leurs droits. Le mardi ce fut le bilan biopsie, ce jour-là fut pourri. Mais le choc véritable était déjà passé, ce fut juste une confirmation. Elle devint une malade du cancer, le passeport lui fut accordé définitivement par son gynécologue, qui était beaucoup plus doux et finaud que le radiologue, connaissait sa patiente depuis longtemps, pour lui annoncer le moins durement possible, une ablation du sein droit, et oui, il fallait aussi ôter les ganglions du système lymphatique qui logeaient dans le coin, en un risque majeur. Il en profita pour lui indiquer le circuit de prise en charge par l’oncologie, novlangue proprette qui désigne le service des cancéreux. L’oncologue donc, peu de temps après lui confirma tout cela, ajoutant la chimiothérapie en cerise d’un gâteau hospitalier déjà chargé.

 

Elle prit son parti, subissant toutes ces étapes sans avoir le temps de réfléchir, de psychoter un peu trop, même si ça craquait parfois. Mais la faucheuse lui susurrait déjà à l’oreille, de vieilles choses inconscientes enfouies firent renaître des réveils en plein milieu de la nuit, des cauchemars qui avaient disparu avec l’avancée de sa vie d’adulte. Elle redevenait la petite fille criant devant le monstre, tout en lui donnant des coups de pieds ou en s'enfuyant, selon son état de forme, car la volonté demeurait, la Dame s’accrochait à sa vie quotidienne comme à un fil d’Ariane, se nourrissait de ses enfants silencieusement, y puisant une force qu’elle-même ne soupçonnait pas encore. La nouvelle fut transmise aux enfants, l’opération chirurgicale était planifiée, il n’était plus possible d’attendre, puis la Dame était prête, elle choisit le moment propice avec ce tact qui caractérise souvent les mamans. Elle en fut soulagée, de parler, de toujours dire, ne rien garder pour soi qui ne concerne les autres, éviter que le non-dit la dévore plus vite que le squatter qui venait d’arriver. Les deux jeunes encaissèrent, le garçon en silence avec son inertie apparente usuelle, la fille plus extravertie avec un catastrophisme exagéré qu’elle ne formula point dans le détail, mais c’était bien une peur de la même eau que la maternelle.

 

L’anesthésiste servit de punching-ball d’entraînement à la Dame pour sa préparation mentale, sur des futilités, la rage effleurait, hypersensible. Monsieur au-delà de ne pas céder un pouce de terrain à la panique, se tenait droit dans ses bottes mais sentait bien que sa Dame s’armait, lentement mais sûrement, sa fragilité n'était pas faiblesse, sa sensibilité devenait une force. Il souriait en pensant que son tour viendrait, forcément qu'il servirait aussi de vecteur à la baston qui se préparait, en témoin privilégié mais pas assisté contre les coups. Il la soutint jusqu'à quelques heures du billard, réveillé par l'infirmière vers une heure du matin, elle lui dit qu'il pouvait rester. C'était la femme du copain d'un copain, elle était douce et attentionnée avec la Dame, positive, un signe, même si ce hasard ne pouvait être que cela, le couple n'allait pas sombrer dans l'ésotérisme, sûr, mais déjà, ils prenaient tout ce qui passait et pouvait être un obus de plus contre la saloperie, c'était bon, il la retrouverait donc le lendemain à la sortie de la salle de réveil.

 

Mastectomie, encore du jargon d'initié. C'est violent, ça vous arrache un bout de votre corps, mais aussi de votre silhouette, de votre féminité, de votre équilibre, une part de sensualité de ce qui a toujours été et ne sera plus jamais. Madame ne l'avait pas mesuré, enfin si, mais pas dans toute sa portée traumatique, avant de se retrouver devant la glace. Un trait sur la peau remplaçait l'absent, c'était net, propre. Loin des horreurs racontées par les copines ou le web, mais une amputation quand même, hein. Le crabe ne se contenterait pas de lui suggérer la tombe, il lui ferait du mal avant, et même s'il repartait, il laisserait sa signature, cette empreinte pour toujours. Souviens-toi de la saloperie.

 

Le cycle infernal reprit, la première chimio au cœur de l’été. Ça se faisait en hôpital de jour, 1 fois toutes les 3 semaines, neuf fois de suite. Madame se rasa la boule, prit le temps de se préparer, se prévenir des nausées, toujours la fonction petit soldat « on », elle avait du mal à accepter le moindre contretemps, deux mois de surprises continues l’avait éreintée, mais la batterie n’était pas déchargée, peut-être même que l’adversité l’alimentait en allant chercher de l'énergie dans les mystérieuses ressources de sa condition humaine. C’était une grande salle, se voulant oublieuse de l’hôpital, c’était raté évidement, des espaces communs, des boxes ouverts, une kitchenette, une terrasse, de quoi permettre à chacun de tenter de vivre ce moment à sa façon. L’inconvénient c’est qu’il n’y avait que des gens venus pour la même chose, d’un côté cela relativisait, voir une jeune fille passer glaçait l’ambiance, et entendre trois papys regretter l’absence d’apéro en faisant l’inventaire des survivants, contents d’être encore là alors que la Ginette n’y était plus, tout en draguant gentiment le personnel féminin avec des vannes à deux balles, arracha quelques sourires à la Dame, mais l’autre côté, le plombant restait très présent, elle voyait les souffrants, les pleurants, ceux qui apparemment avaient renoncé ou leur strict inverse, les battants, le terrible étant les solitaires, muets et murés, plus du tout accessibles.

 

L’après fut pénible, mais la Dame s’attendait à pire, deux journées difficiles, puis le poison la relâchait, affaiblie. La deuxième fut plus dure, la troisième fut un paroxysme, son corps était plus faible sans doute, les nausées plus fortes, la fatigue plus lourde, et donc le moral plus bas. Elle envoyât paître Monsieur, qui désemparé, partit bricoler. En descendant de la chambre et de son isolement, deux jours plus tard, elle sourit à la cuisine qui avait un nouvel évier et un beau plan de travail. Les chimios suivantes trouvèrent une malade prévoyante, qui jeûnait deux jours avant solutionnant ainsi quelques effets indésirables, la libérant paradoxalement un peu de la fatigue. La maison s’était un peu attristée, malgré les beaux foulards colorés de la Dame qui remplaçaient ses cheveux disparus. Les amis et la famille ne savaient pas trop comment faire, soucieux d’avoir la bonne distance, sachant que tout signe de compassion ostensible ferait bondir la Dame, puis en fait, ils firent comme d’habitude, pourquoi se compliquait-on la vie avec des préséances de conventions sociales bien-pensantes qui n’avaient pas lieu d’être, maladie ou pas, ici ou ailleurs.

 

Rentrer dans une boutique de prothésiste, ils le firent avec humour, comment accepter d'affronter tous ces appareils et ces produits, se dire que des humains avaient besoin d'eux, de ça, vivaient des douleurs inenvisageables, subissaient un quotidien plus que difficile, les étiquettes hors de prix en devenaient presque un détail, et l'âge moyen mais canonique des clients presque un espoir, la Dame n'était pas à sa place, ne s'y considérait vraiment pas. L'essayage fut plutôt décalé, la vendeuse était très professionnelle, pas du tout thésiste. La couleur, la forme, le poids, la place de l'aréole, le peuple des seins était composé d'une infinie diversité, insoupçonnée, mais le jumeau fictif du survivant fut trouvé. Une apparence, bien sûr, mais une sorte de soin aussi, qui permit de se retrouver un peu d'avant, chasser le marqueur de l’infâme un peu plus loin, pour quelques moments de paix qu’il ne pouvait atteindre ou voler, ce fumier.

 

Le rythme reprit, une semaine d’attente teintée d’angoisse avant, la semaine assommoir de récupération après, la semaine du milieu où la vie normale reprenait, et ainsi de suite, l’humain s’adapte, il n’y a pas à y revenir. Puis vint enfin le dernier jeudi, plus de chimiothérapie, au cœur de l’hiver. Les analyses étaient bonnes, la saloperie semblait avoir moins résisté que la petite Dame qu’elle avait attaquée. Mais c’eut été trop simple, l’oncologue sortit la radiothérapie de ses cartons à surprises, alors que 6 mois avant, elle avait assuré à la Dame qu’elle n’en aurait aucunement besoin, puisque la prise en charge et le traitement avaient été rapides. Le moral descendit brutalement, cette prolongation n’était pas planifiée dans sa tête, elle en conçut de l’inquiétude, du doute « ils ne me disent pas tout, il est encore là ? ». Le docteur lui assura que non, mais elle restait sur ses gardes, comme prête à bondir sur la bête si elle pointait ses pinces. Elle l’attendait, en fait. Elle l’attendrait longtemps, encore des années après, et peut-être même encore maintenant, pour ne pas qu’il la surprenne et l’emmène. Le combat reprit, un autre chirurgien lui enleva le cathéter, la rata un peu, elle y gagna une cicatrice en éclat plus moche que celle de l’opération, ce qui avec les 4 points tatoués pour la radiothérapie commençait à faire beaucoup. En plus, ce même chirurgien ne voulait pas lui enlever le fameux cathéter tout de suite « au cas où… », comme il le lui dit, en psychologue naze, ce qui explique sans doute cet épisode charcutier, et n’empêchât pas le même boucher de lui proposer une reconstruction, rémunératrice pour lui. Elle l’envoya sur les roses de sa guérison.

 

La cure de radiothérapie terminée, Madame s’apprêtait à reprendre le travail après une dernière radiographie de contrôle, quand elle apprit que le crabe s’en prenait maintenant à son oncologue. Cela lui fichu un coup sur l’instant, des relations d'estime réciproque s’étaient créées, même le petit mensonge était oublié. Saloperie toujours, sur tout, sur tous, pas de quartier. Mais sa vie revenait, reprenait plutôt, les sourcils et les cheveux aussi. Un nouveau printemps pointait son nez, cet épisode sanitaire l’avait un peu changé. Elle y avait perdu un peu de patience, consacrait moins de temps qu’avant aux détours de la diplomatie, le principe du "pas de temps à perdre avec des conneries" s'était acéré, version diamant, et son mantra "aucune raison de céder quand objectivement, il n’y en a pas" se couvrit de barbelés supplémentaires. La Dame s’appliquait déjà ces règles auparavant, mais en une nouvelle version plus cash aujourd'hui vous diraient ceux qui la connaissaient bien. Sur le plan physique feu le crabe ou plutôt son traitement lui laisserait un dernier cadeau, la ménopause avant l’heure. Saloperie jusqu’au bout. Le beau fixe n’était pas encore tout à fait là.

 

L’après ne fut pas de tout repos, les pinces remontraient leurs menaces une fois par an, lors de la visite médicale et la mammographie qui l’accompagne. La période de rémission passée, elle fit semblant de s'intéresser à la reconstruction, une nouvelle rencontre avec le bistouri ne la tentait pas, puis bricoler sa peau après l'avoir sauvée lui semblait vain, ou revoir l’hôpital, prendre un risque possible, très peu pour elle, elle avait donc fait une grande partie du chemin pour accepter de continuer telle que l'avait modelée la victoire sur la bête, elle laissa tomber.  Le mois précédent l'examen annuel fut encore parfois l’objet d’une angoisse diffuse, quoique de plus en plus amoindrie par le temps. Elle restait sur ses gardes, cela se voyait. Elle coupait parfois la radio quand un reportage trop voyeur évoquait la maladie, sautait des pages de magazine, ou évitait le sujet au ciné ou dans ses lectures, même si maintenant , elle y parvient tant que le sujet est abordé allusivement ou élégamment. Puis, elle croise des victimes du crabe, elles causent entre elles, liées par cette sorte de bataille commune, combattantes et anciennes combattantes se reconnaissant souvent en une sorte d’instinct mutuel partagé. D’autres fois, elle ressort les gants de boxe pour lutter contre la discrimination dégueulasse qui lui est faite, ainsi, elle faillit refuser une demande de prêt en comparant sa pile de justificatifs, qui lui était demandée, avec celle de Monsieur, ridicule. Saloperie un jour, saloperie pour toujours.

 

Aujourd'hui, ça va pour la Dame, merci, la vie est belle, un peu garce, un peu chienne, et vraiment trop parfois, mais sacrément jolie si on n'en fait pas une maladie.



22/04/2017
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