Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Fin d’un égosystème

 

C'est décidé. Il va se donner la mort. Ce n'est pas un choix dicté par un coup de tête, ni un appel au secours. Pas son genre, les appels à l'aide. Il veut simplement arrêter de vivre, cela lui est trop pénible, trop difficile, et pour tout dire trop compliqué pour un gars comme lui de continuer ainsi.

 

Il n'a pas beaucoup de justifications à son futur geste. Il n'est pas provoqué par ses conditions de vie. En bon occidental modèle tirant sur la cinquantaine, il a un petit ventre rond, un travail intéressant, une famille heureuse, et pour la patrie, il s’en fout par contre. Son grand appartement parisien ferait le bonheur de 35 SDF du Droit Au Logement et sa maison d’Etretat, celui de trois familles du Secours populaire Français. Il mange plus qu'à sa faim. Son compte en banque est d'un montant suffisant pour tenter le premier braqueur venu. Il n'aurait donc aucune raison valable de quitter ce pauvre monde, qui pour lui est plutôt riche. Et d'ailleurs, il ne se justifiera pas dans une ou plusieurs lettres. De celles des faits divers, « le défunt a laissé une enveloppe sur le lit »,  voire sur la télé à coté du chien en faïence, pourquoi pas un communiqué de presse tant qu'il y est ! Une fois mort à quoi sert-il de continuer une discussion avec ses ex-contemporains ? Il le cherche et trouve : A rien.

Et pourquoi il n'y aurait que des pauvres à vouloir se suicider. Pour fuir la faim, le froid, la misère, lui diriez-vous. Observez un moment, peu de personnes se suicident dans ces cas-1à. Les gens veulent absolument vivre ou survivre, trop malheureux, ils ne peuvent qu'espérer mieux pour après, en une sorte de bonheur futur. Non, ce sont les gens bien portants et sans problèmes, pense-t-il, des gens comme lui qui s'offrent ce luxe, ou alors les déclassés, ceux qui ont -l’impression- d’avoir eu mais qui n’ont plus rien. Il n'a aucun souci de santé. La maladie incurable aurait été bien commode pour disparaître, il faudrait hélas qu'il attende un peu, une vingtaine d'années, minimum, selon l’espérance de vie. C'est un peu longuet pour sa petite personne.

 

Il aurait pu aussi tant qu'à mourir, consacrer sa vie -ou plutôt sa mort- à la défense d'une cause avec de nobles idéaux. Pour mourir heureux, mourez utiles, vous voyez à peu près le créneau. Mais franchement, il n'y croit plus trop à tout ce cirque : la politique, l'humanitaire. Ce sont aujourd'hui des métiers comme les autres, une technique, un salaire et du baratin tout autour en garniture, pour attirer les mouches. Les dernières, les naïves. Puis il ne se voit pas descendre dans la rue pour défendre le clan qui s'est fait massacré parce qu'il voulait massacrer celui d'en face, qui lui même s'était fait annexé par l’oppresseur d'à coté, qui lui- même avait de bonnes excuses pour défendre les idéaux de la démocratie et sauver la nation, qui .... Et ainsi de suite.

L'homme est un loup pour l'homme, la fin justifiera toujours les moyens. Il n'a pas à y revenir. Il considère comme un privilège de ne s'être pas sali les mains dans les moteurs de l'Histoire, avec une grande hache. Plutôt que l'action collective, il aurait pu aussi disparaître dans un acte terroriste individuel grandiose " Mais tuer qui ? Quelqu'un comme Le Pen ? C'est peut être le plus franc -sans jeux de mots- de ceux  qui nous entourent. Ils sont majoritaires sur terre avec les fous, il en est persuadé. Tiens, il vient de se trouver une raison de plus pour partir.

Buter un de ces grands manitous du capitalisme, ou lapider un grand gourou religieux extrémiste, ou encore faire exploser un autocrate africain qui brime son pays. Et alors ? Dans tous les cas, cela leur donnerait une raison d'exister -donc de disparaître- et ferait l'affaire de leurs successeurs respectifs qui attendent, tapis dans l'ombre. Tapie ?! Liquider Bernard, le camelot, le vendeur de rien, le simili escroc, ne plus l'entendre, ne plus le voir ! Mais il laisse aussi  tomber les mesures de salut public.

Puis les armes, le sang, la violence, ce n'est pas son truc. Trop humain le gars, ou trop lâche pour jouer les hommes, les vrais. Les mâles aux biscottos d'acier, à la voix éraillée par le Pur Malt et les sans-filtres. Dans des combats toujours justes pour écraser leurs contemporains. Dominer, battre, vaincre, tuer, oh, il en a assez ! Il est bien temps qu’il parte.

 

Cela lui fait penser qu'il faudrait peut-être qu’il se choisisse le moyen d'aller dans l'au-delà. Les armes à feux, trop salissantes, il s'aime trop pour envisager d'abîmer son enveloppe charnelle. Une balle dans le cœur ? Trop aléatoire. S’il se ratait, il aurait l'air fin. Oui, il paraît que la pression à mettre sur la gâchette est importante. De quoi dévier le tir, si on y ajoute le recul du coup de feu, il risque de se rater. Il aurait vraiment l'air malin, s’il s'arrachait un bras, surtout le droit, pour pouvoir ne recommencer qu’après une convalescence de 6 mois. Non, se persuade-t-il. Une balle dans le crâne ? Mais si sa bonne vieille tête explosait, ca le gênerait. Puis il lui faudrait trouver une arme, où ? Il ne va pas s'inscrire à un club de tir ou fréquenter les bars louches de banlieue pour se faire rouler, laisser du fric à une crapule, et risquer -in fine- de se retrouver dans le panier à salade d'une rafle du commissariat avec les sans-papiers, les prostituées et les cloches.

 

Le crash en voiture ? Sur la falaise d'Etretat, la grande, celle où il aimait peindre, ah ouais, ce serait pas mal, un saut de cinquante mètres, il ne pourrait pas en réchapper. Ou l'épingle à cheveux de la route de Rungis, 160 dans le mur, ca doit donner. Mais cela doit aussi faire mal, très mal, et il n’a pas du tout envie d'avoir mal. Sans compter le risque de tuer quelqu'un de passage, il ne voudrait surtout pas empêcher ce quelqu’un de continuer son petit bonhomme de chemin sur cette planète, s'il arrive à y être heureux. Il passe donc à du moins spectaculaire. L'asphyxie au gaz ? Il paraît que c'est long. Puis s’il saute avec, tu parles d'une discrétion. Se trancher les veines, s'égorger ? Attention, avec le rosbif, il a déjà du mal, alors là, doué comme il est, il va s'amputer, ou faire un malaise vagal avant d’avoir pu finir. Finalement, se raccourcir mais pas mourir ou se regarder crever dans une mare de sang ce ne sont pas des visions qui le tentent. Puis, ça lui rappellerait trop les canards sans tête de la tante Berthe qui cavalaient partout, dans un ballet de geysers rouges. Beurk ! Non, définitivement non. S’il s'allongeait sur un lit et  plaçait une bassine au pied... Arghhh ! Le plic-ploc de la goutte de sang va l'énerver. Il faut qu’il cherche autre chose. De plus doux ou de plus rapide.

 

Les médicaments. C'est cela qu'il lui faut, endormi comme les vieux devant le poste à l'hospice. Mais voilà, le gars du 8 de la rue, qui a tenté le coup, ne s'y est pas bien pris. Il n'a pas du faire le bon dosage. Un, il est toujours vivant. Deux, il n'a plus toute sa tête. Il doit même avoir oublié ce qu'il voulait faire. Remarquez, maintenant il est gentil, il ne fait pas de bruit. Puis, quelle réanimation de choc il s'est pris par les pompiers. Les claques, le lavage d'estomac, le sermon du psy du SAMU, pour finir six mois d'HP sous ces mêmes sédatifs, pitié, impensable pour son auguste personne.

La drogue, alors ? Il n'a jamais essayé cette saloperie. Une overdose, il ne sait pas si on n'y prend toujours que son pied, ils n’ont pas l'air heureux, les mecs. Si en plus, il lui faut souffrir. Il va falloir aussi qu’il s'embarque dans les bas fonds pour s'en procurer. Avec sa cravate et sa tête d'honnête homme, ils vont lui vendre de la farine ou du sucre glace. Quel trip ! La pâtisserie, il n'aime pas ça, en plus.

Qu'est ce qu'il lui reste ? La pendaison. Il a lu quelque part que c'était le moyen le plus employé et le plus efficace. Les cervicales se brisent. Couic. Plus de son, plus d'image. Bon. Il faut qu’il se trouve une bonne corde, un escabeau et un endroit tranquille. Il pourra alors quitter le sol de cette bonne société de justice sociale et de progrès.

 

Avec toutes ses élucubrations, il n'a pas abordé encore la réelle cause de son suicide annoncé.

Ce ne sont pas les hommes, bien évidemment, quand va-t-il cesser de se cacher derrière son petit doigt. Ce sont les femmes qui le feront quitter ce monde, oui, elles le font souffrir. Et comme il se le répète souvent, il  n'aime pas souffrir, il s'aime trop pour cela. Allez,  il se fait encore plus précis, ce ne sont même pas les femmes. La vraie raison, la vraie de vraie, c'est lui ! Il est  un cœur d'artichaut et n'arrive pas à l'assumer. Il a pourtant, comme tout le monde il paraît, des principes de vie. Eh bien, dès que la passion arrive, même futile, même fugace, il agit à l'encontre de  ceux-ci. Il culpabilise ensuite, stupidement, négativement, pris dans ses propres filets. Ballotté entre des envies contradictoires, la rigidité de ses règles, la vie de tous les jours, et l'impossibilité de choisir une direction. Il aimerait toujours en prendre plusieurs de directions, mais n’a pas le don d'ubiquité comme superpouvoir dans sa trousse à outils, c'est bien le problème. Il ne peut, ni ne veut renoncer à aucun plaisir, aucune affection. Il est tellement bien lorsqu’on l'aime et lorsqu’il aime, lorsqu’il désire et lorsqu’on le désire.

Oh oui, tellement bien, ça lui donnerait presque envie de rester.

 

Certains, plutôt certaines en l'occurrence, le qualifieraient de cavaleur ou de volage. Ce n'est pourtant pas tout à fait cela. Il ne collectionne pas les conquêtes, il n'a pas cette mentalité de collectionneur, de recordman. Vous savez, ces mâles avec tableaux de chasse, leurs notes à chaque rencontre et leurs ridicules attributs virils : le coupé sport .jaune, le sourire dentifrice, une incorrigible aisance en toutes circonstances avec une absence totale de doute. Ceux là, il leur laisse leur gibier, des versions féminines qui leur ressemblent. Lui, il veut du sentiment. Du vrai, de l’authentique. Lorsqu’il le rencontre, qu'il lui est destiné, il fond. Il ne pense plus qu'à ça, qu'à elle. Elle n’a pas besoin d'être un top modèle. Surtout, que lui, c’est plutôt le style Bill Murray, le charme banal de l’ennui. S’il y croit, qu'elle pense à lui, voire qu'elle ne pense qu'à lui, alors 1à, c’est du bonheur en lingots, en continu. Rien qu'à lui et pour lui. Il tire alors  des plans sur la comète : « je vais quitter ma femme, ma vie, ce que je suis …». En vieillissant, il s’est aperçu que le lit n'était même plus un premier passage obligé, le désir de l'autre lui suffit. Etre amoureux, juste cela.

Oui, bien sur qu’il sait ce que l'on peut penser de lui. Son adorable femme  lui a asséné au cours d'une effroyable scène de ménage. Au milieu de ses feintes de corps pour éviter toutes sortes d’objets volants, il se souvient distinctement de ce qu'elle éructait « tu n'aimes que toi au travers des autres ! Tu peux te les accumuler tes coups de foudre à 2 thunes, à chaque fois, ce n'est qu'un miroir supplémentaire à ton égocentrisme prononcé... que...que.., merde.... que j’aime, connard ! Sale mec !».

 

Eh oui, elle l'aime, sa femme. Elle a bien raison, sur toute la ligne. Elle le connaît bien, mieux que lui-même. C'est sa chance et son malheur. Elle est tout: sa béquille, son camp de base, son gourou, sa douce, son amante préférée. Sans elle, il  ne serait rien qu'un vieux beau, écumant les boîtes de nuits dans une perpétuelle adolescence de pacotille. Mais, quand elle apprend, -elle le devine, le sent toujours- qu’il est sous le charme d'une autre, elle le fusille : « Non, tu ne partiras pas, tes enfants, ta vie, t'en fais quoi ? On t'aime, nous. Ah évidemment,

les contraintes ne sont pas les mêmes, une petite jeune, elle n’a pas d'enfants. Tranquille, une célibataire, elle te paie l’hôtel-restaurant. Mon vieux, t'as choisi d'être avec moi. Tu assumes. Tout. L'âge que j'ai. Les contraintes de la vie de couple. C'est pénible, hein, pour monsieur le joli cœur ! Prince charmant de seconde main ! »

 

Il ne dit rien dans ces cas-1à. Ecrasé, à plat ventre, tel un moustique sur un pare-brise. Une culpabilité pénible naît en lui. Les trois fées Sincérité, Honnêteté, Moralité se penchent sur son cas. « Alors, tu choisis ? Si ta nouvelle conquête te plaît, tu pars avec, tu le dis à ta

femme et c'est classé », A ce moment-1à, il est lamentable. Toujours. Incapable d'agir, de choisir. Il navigue à vue. En général, ça se termine en crapotant avec sa nouvelle conquête. Il rentre chez lui, défait. Frustré, mais pas seul. Trop trouillard pour affronter sa vraie nature. Trop coupable d'être lâche. A chaque fois, il  met plusieurs mois à digérer tout cela. Oh, heureusement cela n'est pas arrivé souvent, il n’est pas non plus un tombeur, loin de là. Ce n'est que l'occasion qui fait le larron. Ses coups de foudre étaient irréguliers, selon ses rencontres. Puis un jour, dans une crise existentielle majeure et après s'être engueulé avec son psychothérapeute, il a ajouté la règle suivante à sa conduite de vie « Tu refuseras toute séduction, tu finiras ta vie avec ta femme et cesseras tes frasques. Une bonne fois pour toutes. C'est ta dernière chance ».

 

Il a tenu. Presque dix ans. Un vrai jésuite. Il n’avait rien demandé, il le jurait sur la tête de… (oups, il va éviter de faire du mal à quiconque), elle lui a sauté dessus aujourd'hui. Il n’a pas dit non, il a recommencé à faire le beau, il recommencé à faire des projets fous, quel kéké ! Les trois fées de son cerveau ont jugé : « Tu mérites vraiment la mort, minable ! ».

Il n'a plus envie d'affronter sa femme, d'affronter ce qu’il est, de mentir, de la faire souffrir,

de jouer à être celui qu’il n’est pas et ne sera jamais. Il n'arrive pas à guérir, il n'a plus envie de se priver. Cela pourrait nous paraître compliqué, mais pas pour lui. Alors, le vieux fond de tempérament suicidaire de sa jeunesse folle et excessive est remonté. 48, un bel âge pour mourir. Une drôle d’évidence instantanée s’est concrétisée.

 

L'heure est venue. Le voilà aux trois pignons à Fontainebleau, seul avec sa corde et son escabeau. Il a croisé deux marcheurs tout à l'heure, ils se sont fendus la gueule à la vue de son attirail. Il a fait le malin, une dernière fois. « Bonjour, je viens changer les ampoules... Non, allez, je vous dis tout. La varappe, j'y arrive pas, j'ai pensé qu'avec ça...». Il a quitté le chemin, les laissant pliés en deux, et s’est enfoncé dans la forêt.

 

Il a élu son arbre. Un chêne, d'un beau bois de cercueil. Il est super zen. Le témesta y aide. La branche qu’il s’est choisie, est haute, solide, accessible. Voilà, tout est prêt. Il s’est  même récuré à fond ce matin. Le gars de la morgue n'aura jamais eu un client aussi propre. Coquet, il est et demeurera, pour l’éternité. Il  passe la boucle autour de son cou. Il compte jusqu'à trois et envoie valser l'escabeau.

Mais ? Merde ! Il est encore vivant. La corde l'étrangle. Il aurait du sauter pour se casser les cervicales ! Il étouffe... c'est long. Il respire mal. Il va se voir mourir, mais quel con ! Il  gigote inutilement, pédalant dans le néant, ne faisant que resserrer le nœud coulant et osciller un peu plus son grand corps de petit bourgeois.

 

pendu.jpg

 

Son agonie durera dix minutes et trente et une secondes. C'est le temps qu'il lui a fallu, si on y ajoute les quarante huit autres années qui ont suivi sa naissance pour comprendre qu'il était plus facile de mourir bêtement que de vivre intelligemment.

 

 

 

 

 

Publié initialement sur médiapart le 3/10/14



23/05/2016
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