Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Je reviens de loin

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Si un jour, vous êtes en difficulté idéologique devant des militants d''extrême gauche, prononcez alors  le doux nom de Rafael Corréa, vous verrez alors l'ambiance se transformer instantanément, comme par magie, leurs yeux scintiller, les sourires fleurir et la discussion filer, extatique, vers les doux rêves des champs du possible.

De même, si vous êtes assaillis sur votre dialectique par des lecteurs du Monde Diplomatique ou des militants d'ATTAC, prononcez alors le dur nom de Pierre Carles, vous obtiendrez instantanément,  des regards bienveillants et connaisseurs des gars à qui on ne la fait plus, de ceux qui ne sont plus manipulés par les « chiens de garde des médias mainstream ».

Enfin, si je vous parle de l’Équateur, de vagues images folkloriques feront jour dans vos neurones saturés de macrofillon, quelque chose entre les indiens des Andes, la monnaie du sucre et les coups d’États militaires,  je distinguerais alors dans votre regard perdu la recherche désespérée de vos anciens cours d'histoire-géo, que vous avez préféré passer près du radiateur à penser à Josiane qui ne voulait toujours pas de votre main dans son soutien-gorge.

Plutôt que de vous renvoyer à vos chères études secondaires, révisez donc un peu avant de continuer :  ici ou  .

 

Rafael Corréa finira donc son troisième mandat en février 2017, il ne se représentera pas. Sa « révolution citoyenne » initiée en 2007 finira ou continuera sans lui, les élections en décideront.

Il se pourrait qu’elle finisse en queue de poisson bolivarien comme celle de Chavez, ou décline comme celle de Moralès, le troisième comparse bolivien du trio de tête de l’Amérique du sud progressiste, de celle qui a tant inquiété -et inquiète encore- les certitudes libérales occidentales.

 

Pierre Carles, après avoir signé un premier opus intitulé « les ânes ont soif » associé à Nina Faure, film consacré au dédain méprisant des médias français ignorant sciemment la visite de Corréa en France en 2013, se donne ainsi un droit de suite en partant sur place, goûter aux délices annoncés du paradis socialiste sur terre, pour le regarder fonctionner, avec l’enthousiasme du convaincu d’avance, qui se voit déjà, malicieux, l’importer en France.

Connaissant le dogmatisme énervant dont Pierre Carles est parfois capable, et comme certains collectivistes rougissants, il a aussi quelques problèmes avec le concept de  l'anarchie . Je me réjouissais donc d’aller voir son film, aiguisant soigneusement mon esprit critique, d’autant que l’expérience Corréa, moins bruyante que Chavez -même mort-, demeure très méconnue en France, notre presse fut bien plus intéressée par l’iconoclaste Mujica l’ex-président pauvre uruguayen, d’un régime présidentiel ressemblant tant au nôtre y compris dans ses résultats (…).

 

Le début du film est plutôt enlevé et dynamique, la présence de Nina  Faure et de la productrice  apporte des contrepoints aux images et aux faits, surtout à la béatitude de Pierre Carles. Mais les résultats sont là, pourquoi le nier. Un revenu minimum multiplié par 5 en 10 ans, le FMI et la banque mondiale sortis de l’Équateur, avec la dette du Pays sous le bras. Tout bonnement impensable en Europe, les grecs l’ont appris à leurs dépens. Et avec des  conséquences immédiates et concrètes, le rapport budgétaire entre le coût de la dette et les coûts sociaux, qui était de 8 pour les banques et 2 pour l’État équatorien est carrément inversé, à 2 pour les banques 8 pour le service public. Ce bilan démontre aussi que la dette existe et continue d'être payée, ce qui nuance les rodomontades altermondialistes, mais ça on ne saura pas comment elle a été renégociée ou réaménagée, car nous sommes bien dans un film militant, mais pas que, ouf !

La sécurité sociale est étendue à tous, y compris aux mères au foyer. L’exploitation du pétrole est nationalisée, pratiquement entièrement, avec sa rente auparavant privée, devenue une généreuse ressource pour tous, les infrastructures publiques ont ainsi toutes été remises à neuf et multipliées : cinq barrages hydroélectriques géants, des routes, des écoles,  des universités, des hôpitaux ou ministères… Le spectateur français a du mal à y croire, en plus il voit de jeunes ministres à peine trentenaires, tranquilles, expliquer leurs options politiques passées et obtenues, cela change de notre chômage qui va baisser depuis 40 ans et ne cesse de monter.

 

La cerise sur le gâteau arrive au sommet de ce bilan : la « citoyenneté universelle », inspirée de l’Argentine, oui, « tu peux rentrer en Équateur sans quota, pas de statut d’immigrant ou de contrôle policier, tu es juste un citoyen avec les même droits  que les autres, ni passeport, ni visa ». Là, l’envie de prendre l’avion tout de suite, ou de se pincer très fort pour arrêter le conte de fées m’a traversé l’esprit, Nina Faure exprime d’ailleurs son doute carrément sur l’écran, et pourtant, rien dans le film ne sera fait pour valider ou contredire cet état de fait, mais il semble y avoir beaucoup plus de vrai que de faux.

 

Le documentaire passe ensuite à l’enquête de terrain, une sorte de fil rouge diffus, que seront les rencontres avec El Présidente, que l’on a déjà pu apercevoir de loin, en vrai ou à la télé, souriant, toujours en mouvement, volontaire et serrant des mains sans cesse. On sent bien le gars malin mais directif quand même, sa chemise toujours blanche et logotée comme toutes celles de ses ministres cela montre qu’il n’a pas oublié la com’, hein, mais ses prises de paroles sont éminemment plus politiques que le filet d’eau tiède économique saturé de chiffres du TINA tricolore. La redistribution des richesses, juste et équitable, bien sûr, est dans chaque mot, chaque acte est une lutte contre la captation de la rente capitaliste pour le profit des plus pauvres, et plus largement de tous.  La classe moyenne a pour ainsi dire doublée, pourtant, nos journalistes trouvent rapidement des sceptiques, même s’ils sont reconnaissants à Corréa d’avoir mis fin au pillage de l’Équateur, des pas contents et même des manifestants apparaissent à l’écran.

 

Les premières, ce sont des vendeuses de rues qui manifestent contre les plaques à induction. Là, le spectateur se dit qu’il a raté quelque chose ou s’est endormi un quart d’heure, il finit par rire à la vue d’une pub locale  hilarante pour ces mêmes plaques. Son premier contact avec l’étatique planification équatorienne, le calcul simple nous est expliqué : le gaz est cher, l’électricité -des 5 barrages- ne l’est plus, pour favoriser son utilisation, l’État subventionne donc l’induction, en oubliant le cas particulier des « cuisinières des rues », aussi nombreuses que nos vendeurs de sandwiches de chez nous, semble-t-il, et dans les rues il n’y a pas de prise électrique… elles continueront à payer les bouteilles de gaz au prix fort, d’où leur colère.

 

Ensuite rencontre avec une députée du parti de gouvernement qui a présenté un projet de loi dépénalisant l’avortement et… qui s’est faite jeter par Corréa, y compris du parti temporairement, celui-ci ayant même menacé de démissionner si le projet était adopté, il fut donc retiré pour une assemblée qui compte pourtant pour  la première fois de l’histoire du pays, autant de femmes que d’hommes. Ce gros bémol vient altérer l’image du Corréa progressiste, les lueurs autoritaires et patriarcales du passé équatorien ne sont donc toujours pas éteintes, une surprise de les trouver y compris dans la tête du leader maximo local. Le journalisme prend un peu le pas sur le documentaire amical.

 

Ces journalistes ont passé neuf  mois sur place. 2015 fut l’année de quelques mouvements sociaux forts, notamment une opposition « populaire » au projet de Corréa pour faire disparaitre l’héritage, tout du moins le taxer très fortement pour les plus riches (à 80% pour 2% de la population ), le film passe un long moment là-dessus, et démontre en creux, que certains des classes moyennes tout juste sortis de la pauvreté, aspirent aussi à la richesse, qui reste pourtant encore très lointaine mais leur apparaît comme un possible futur, et au cas où ils y accéderaient. Paradoxalement, ils n’aimeraient pas que l’égalitarisme prôné par Corréa, dont ils ont profité pourtant, les contrarie une fois supposés riches. Pas simple, hein.

Bien sûr, les affidés de la rente en manif adoptent les discours gauchistes, entendre « el Pueblo unido …» chanté par les riches enfants de la bourgeoisie ou les voir catastrophés de leur future pauvreté par défaut d’héritage « du travail de leurs familles »  est plutôt décalé, un peu leur « manif pour tous à eux », emphase comprise (oui, j’ai un peu rigolé aussi).

Nous faisons alors la connaissance d’un présentateur TV avec… 48 ans de présence continue (!) sur la première chaîne de télé privée, le monsieur, libéral, bien sûr, parle d’atteinte à la liberté, calquant son discours sur les représentants du patronat qui disent "cette réforme ne stimule pas celui qui travaille", discours que des gens modestes reprennent aussi. Le dinosaure vante son leadership de l’audimat pour montrer l’impopularité de Corréa  tout en oubliant de préciser qu’avant sa présidence, il n’y avait aucun service public de l’audiovisuel.

De même, le futé Pierre Carles traîne un moment du côté des forces de l’ordre pendant une très grosse manifestation, les officiers lui refusent l’interview des flics de base, qui se sont pris des œufs et de la peinture mais n’ont pas bougé, « on est formés pour »  répondent les gradés au journaliste qui fait semblant d’être surpris de leur stoïcisme en le comparant à la violence des nôtres lors des mouvements sociaux français. Ce qui à l’avantage de démonétiser le mot dictature des banderoles des manifestants équatoriens. L'ensemble de l'épisode rend un intéressant pris sur le vif, je le trouve instructif sur la différence entre les mots et les faits, portée par exemple à son paroxysme avec le Venezuela au point de ne plus pouvoir  croire aucun des camps en présence, ni les reportages des journalistes français d’un côté ou de l’autre, via leur objectivité ou partialité, factices. Les idéologies à l'œuvre, quoi, et là, le débat démocratique est bel et bien vidangé, les arguments ne sont plus des slogans, dommage que le film ridiculise un peu trop les richoux en colère, ce qui est toujours réjouissant, je l'avoue, mais n'apporte aucun fait nouveau au débat, on reste posé devant le mur de l'argent.

 

Le projet anti-héritage sera retiré un peu plus tard, Corréa cédera, c’est à ce moment-là que l’Équateur reçoit la visite de François, le NPA, oui, le Nouveau Pape Anticapitaliste. Ça décoiffe dès la sortie de l’avion, une bourrasque lui emmène sa calotte, et ils s’embrassent comme du bon pain –mais sans les multiplier- avec le Président Corréa. Une messe d’un million de fidèles est organisée à Lima, -pour un pays de 16 millions d’habitants, ça calme, hein- mais cela peut expliquer aussi le positionnement de Corréa sur l’avortement - pro-vie qu’il confirmera dans le film  avec une langue de bois exotique, clouant le bec à Nina Faure, stupéfaite- mais cette influence-là peut aussi confirmer l’hypothèse d’un socialisme basé d’abord sur la doctrine sociale d’une Église catholique très prégnante en Amsud, bien plus que sur les idées des penseurs, fondateurs du socialisme. J'aurais bien voulu que ce sujet soit plus fouillé par le documentaire, mais nous n'aurons rien d'autre, on peut soupçonner une autocensure, mais juste si on est mal intentionné. Bien que Nina Faure se questionne dès le début du film sur un Corréa-homme providentiel, son autorité a-t-elle fait plus que l’aboutissement du fait politique, car ce fait démocratique n’est passé que par le processus électoral, les corps intermédiaires-faiblards à l’époque- n’ont pas joué dans cet avènement.

 

La seconde partie du film plaide discrètement pour cette thèse, malgré le parasitage positiviste de Pierre Carles, car le tableau est bien plus contrasté que prévu, c’est la grande force du film, il vous laisse penser. On y voit le monde rural, en décalage complet avec les urbains, pas informé ni touché des avancées sociales, attaché à sa terre, sans infrastructures nouvelles, ni modernité, et n’ayant pas modifié son mode de vie d’un iota. Nina Faure nous emmène aussi à la rencontre d’autres paysans constitués en associations, qui tentent de s’accaparer des terres en friche de manière non violente, pour se les redistribuer équitablement, le responsable a passé, par deux fois, quelques jours en prison pour le prix de sa désobéissance civile (le socialiste sait donc être aussi autoritaire, comme chez nous). Et oui, Corréa n’a pas mis en œuvre la réforme agraire promise, les grands propriétaires et même  les plus modestes restent soucieux de possession collective plutôt qu’étatique.

Un peu plus tard, nous rencontrons des indiens qui sont en train d’être expulsés, sans être relogés ou autre proposition (!), par la création d’une gigantesque mine à ciel ouvert. La planification a donc encore oublié quelques équatoriens, Corréa a là-dessus des mots terribles, il parle de folklore, visiblement certain de sortir les indiens de la pauvreté et leur donner accès à la justice sociale, alors qu’eux ne font et ne veulent que vivre comme ils l’ont toujours fait. Et le Président justifie la mine par le simple progrès sans prendre en compte les dégâts écologiques et humains causés. Tout apparaît alors bien plus complexe, et Corréa avec.

Le sujet majeur est approché: « l'extractivisme » mais pas approfondi, j'en couine encore. En effet, que ce soit en Équateur ou au Vénézuela, c'est bien l'exploitation des matières premières qui a financé les réformes progressistes, mais le modèle économique n'a pas été modifié, et il subira les variations du pétrole de plein fouet, le capitalisme et ses spéculations ne sont donc pas si lointains, et ont bel et bien financé la « révolution citoyenne ». Quand ils auront tout pompé, tout extrait, que deviendront- ils, s'ils n'ont pas structuré un autre modèle de société. Ce n'est pas abordé, il ne faut pas doucher les enthousiasmes, hein, Pierre Carles.

 

Ça se confirme vers la fin. En pleine cambrousse, un intervenant nous explique qu’ici les agriculteurs sont attachés à la terre, ils ne conçoivent plus ne pas en être propriétaires, car c’est le gage de leur indépendance, ils y arrivent enfin comme une liberté acquise par rapport aux grands propriétaires. Paradoxe qui fait comprendre aussi le refus massif de la réforme de l’héritage.

On revient en ville, un autre nous dit que l’émergence des classes moyennes c’est surtout des besoins de consommations nouveaux, des attentes qui créent de nouvelles frustrations, qui sont connexes avec la création de richesse…individuelle. La rente capitaliste rationalisée a permis de financer le progrès social et le confort de vie,  le processus semble à présent s’inverser, car arrivé à une certaine efficacité, l’envie de profiter vient et l’envie de profit revient, et se mêlent, inextricables. Si la rente revient, le progrès social reculera, quadrature d’un cercle finalement pas si vertueux. L'argent et la propriété ont structuré les mentalités, les lendemains chantants de Corréa n'ont donc pas modifié les modes de pensée, ni les modes de vie. Quitter la pauvreté ou l'oppression n'y suffisent pas, semble-t-il.

 

Pierre Carles ne conclue pas, sans doute un peu déçu de ce bilan certes sympathique mais loin de la perfection des idéaux politiques bien planqués à l’abri du réel, car jamais confrontés à l’action humaine et au nombre.

 

Alors il blague, finit en farce et c’est très bien ainsi. Il propose à un Evo Moralès -pince sans rire- de passage à Pau, de s’associer avec Jean Lassalle, ancien  député modem gréviste de la faim, pour la présidentielle française 2017. Comme il l’avait fait auparavant avec Rafael Corréa, un peu trop complice sur ce coup là, qui lui répond qu’il prendrait du recul en 2017, pour écrire et profiter de sa famille, et voyager.  Je ne sais pas s’il était sincère puisqu’il avait quand même essayé de changer la constitution pour rallonger ses réélections par référendum, et pourrait donc être tenté de revenir en 2021, bon. Mais il y aura moins à sauver de l’Équateur en faillite de 2008, le désir sera moins fort chez les équatoriens, ils connaîtront le bonhomme, le respecteront toujours pour avoir fait ce qu’il a fait, mais ils passeront sans doute à quelqu’un d’autre, lassés par la durée de son pouvoir, ou « le processus politique continuera, Corréa n'est pas éternel», comme le dit l’un des paysans, le sourire en coin.

 

Ce texte est juste une impression à la sortie du ciné. La force de ce film, c’est que d’autres ont eu des impressions totalement antagonistes aux miennes mais sans avoir de certitudes, tout comme moi. Pas de vérité, pas de recette, juste un cheminement à hauteur d’hommes et de femmes, aucune porte de fermée apparente. Pierre Carles ne me parait plus être un militant sans failles en cet instant, et Nina Faure plutôt digne d’être journaliste, une rareté, il parait.

 

La bande annonce, c'est sans doute Pierre qui l'a montée, pas Nina. Je vous laisse, hum, l’apprécier.

 



03/02/2017
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