Les billets de Joseph

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Le petit manager illustré

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Le manager fait travailler les autres, il ne produit pas, jamais il ne s’abaissera à faire le moindre effort, car la productivité c’est pour les autres. Le manager veut tout voir, tout savoir, non seulement sur les missions qu’il confie à ses subordonnés mais aussi sur leur sphère privée. Ça peut lui servir à l’occasion, pour créer une proximité, une pression ou toute chose utile à son maintien au dessus des masses laborieuses.

 

Le manager fait très attention à son image, il applique de nombreux rituels, qui à ses yeux symbolisent son pouvoir, son autorité et sa supériorité, la liste suivante n’est pas exhaustive :

  • La cravate n’est abandonnée que pour le séminaire annuel ou les creux des mois d’été pour que l’on voit combien il est détendu ces jours là.
  • Il arrive toujours le dernier ou exceptionnellement le premier, le matin.
  • Il part toujours le dernier, le soir.
  • Il est toujours en retard et rarement disponible, son agenda est inaccessible.
  • Il vous fait toujours attendre, veille à décaler ou bouleverser constamment son agenda.
  • Sa vie n’est que travail. En congé, il donne quelques coups de téléphone, envoie des mails ou passe à l'improviste au siège, finir ce qu’il n’a pas eu le temps de faire. Il a beaucoup de travail, implicitement ses subordonnés comprennent qu’ils en ont beaucoup moins que lui.
  • Il ne s’abaisse jamais à effectuer des taches matérielles, sauf s’il y est vraiment obligé : le plein d’essence, les réservations, les photocopies, le café, sa vaisselle, la gestion de son bureau, le contact téléphonique avec un extérieur d’une situation sociale ou hiérarchique inférieure à la sienne. Il est hilarant à regarder lorsqu'il est confronté à une machine récalcitrante, dans ces cas là, il devient très chaleureux avec le prolétaire compétent, car l'autorité aura eu peu d'effet sur un disque dur, et un ressort défaillant demeure insoumis quoi qu'on fasse.
  • Il a toujours une imperfection à vous reprocher, quand il n’en a pas, il vous rappelle sur un ton suave la dernière en date, quitte à les additionner si vous le contrariez.
  • Il est supérieur à vous, c’est incontestable. Il sait tout, il a tout vu, tout vécu, tout connu, surtout vis-à-vis de ses subordonnés, qu’il nomme du bout des lèvres ses « collaborateurs ».
  • En réunion, il veillera à clôturer chaque intervention de son absolution ou de sa réprobation, même silencieux. Tel un phare, il éclaire l’esprit de ses « collaborateurs » pour leur faire savoir ce qu’il est bon non seulement de faire, mais aussi de penser, avant que d’être comme lui.
  • Il ne mange jamais seul le midi et rarement sur ses deniers.
  • Il doit avoir le salaire le plus haut.
  • Il ne dit jamais à un subordonné que celui-ci a raison.
  • Il n’embrasse pas, serre la main et systématise le vouvoiement. Ne prenez pas cela pour une marque de respect envers les autres mais plutôt pour une marque de déférence envers sa haute personne.
  • Il met un point d’honneur à ne pas appliquer les règles à sa propre personne, règles dont il est souvent à l’origine. Il y a le droit commun pour vous et le droit divin pour lui.

Un jour, le manager peut devoir vous liquider, il le sait, il y est préparé, d’avance, sans remord, raison ou morale. Il ne peut donc pas vous livrer ne serait-ce qu’une infime part de sa personnalité intime, ce qui serait pour lui un aveu de faiblesse, il vous montre juste son blindage professionnel (tout troué et lézardé, bien évidemment…). Il ne faut pas qu’on lui montre ce qu’il ne veut pas qu’on sache sur lui, que pourtant on sait quand même et lui-même sait qu’on le sait. Il préfère l’apparence de la réalité à sa vérité, son spectacle à  son image.

Le manager est un homme supérieur à ses contemporains, il n’a d’égal qu’un autre décideur. Il qualifie les gens d’en bas d’adjectifs laborieux « travailleur, loyal, courageux, méritant … », les gens d’en haut –les comme lui- d’adjectifs plus nobles « intelligent, réussi, stratège, gagnant, très ceci, très cela … ».

Le manager n’a qu’un travail, ne croyez pas que c’est d’évaluer, de diriger des missions ou un cadre de travail, mais non ! C’est surtout de conserver et bonifier son pouvoir, tisser,  agrandir « son » réseau et augmenter ses revenus. Il veille à ce que toutes les personnes qui le croisent ou le côtoient, puissent se sentir un jour ou l’autre redevables à son égard, quelle qu’en soit la manière. Cette dépendance est soigneusement cultivée par le manager, quitte à être totalement factice et artificielle. Ce n’est pas la qualité de la relation individuelle qui prime, c’est son sens -unique, du haut vers le bas-. On doit tous avoir besoin des capacités et des relations du manager -privées ou professionnelles, parfois les deux mêlées- . Un petit cadeau à la bonne personne, une discussion attentionnée mais absolument insincère, voire le petit repas au resto lui permettra de lubrifier sa stratégie.

Lui, il vous fait l’aumône de sa puissance ou de sa compétence, vous devez comprendre que c’est une faveur, mieux une chance dans votre vie minable. Il exploite accessoirement cette notion de service rendu par de substantiels retours pour son propre compte (fournisseurs, influences et tout ce qu'on ne saura jamais …).

Le manager ne le dit pas, mais il a très peur du risque, il est d’une grande lâcheté devant sa responsabilité individuelle. C’est pour cela qu’il ne fait que valider ou invalider le travail des autres en interne, et externalise le risque si besoin à un tiers dûment rémunéré pour ce faire. Il ne rend jamais de compte en son nom propre, ce sera le prestataire ou le subordonné qui feront preuve d’imperfection ou d’incompétence, ce système est imparable et  l’absout de toute remise en cause personnelle. Ce qui encourage le manager – grand libéral et entrepreneur devant l’éternel- à prôner la prise de risque et le courage à tout son entourage. Par ce savant système bien huilé, Il peut ainsi s’approprier toutes les réussites et vidanger toutes les erreurs et défaites sur d’autres. Miroir qui ne peut que montrer un manager au firmament de la perfection.

Cette obsession de la perfection fait que le manager sanctionne la forme et pratiquement jamais le fond, car il ne peut pas être plus spécialisé que vos petites mains mono tâches. Si le manager ne maîtrise pas le dossier que vous lui proposez, il ne vous le dira pas, mais vous pourrez apprécier son niveau d’incertitude incompétente au nombre d’invalidations successives qu’il y aura apporté, pour n'en changer que la forme, in fine.

Le manager n’informe personne, il communique, nuance importante. Son niveau d’information est l’un de ses principaux pouvoirs, il ne vous dit jamais tout ce qu’il sait même si cela vous concerne, et rétention qui peut être un atout pour la réussite des objectifs à atteindre. Son savoir, il le présentera toujours partiellement sous des formes variées selon que vous soyez puissant ou misérable, changeant ou se contredisant volontiers selon l’évolution des événements avec un  grand naturel et une absolue mauvaise foi.

Le manager ne connaît que la relation individuelle ou verticale, collectif est pour lui un gros mot à connotation crypto-marxiste ou libertaire, même le mot équipe n’est jamais prononcé comme s’il représentait un quelconque danger. La réunion ne sert qu’à transmettre les consignes et réciter la bonne parole,  diviser le travail, demander une chose identique  à plusieurs personnes séparément sont des stratégies répondant à cette crainte. A un tel point que le travail de ses subordonnés est totalement désincarné, impossible de se motiver sur des objectifs toujours découverts à postériori, dans un cadre de mission à géométrie variable dont la durée de vie peut parfois se compter en heures.

Le manager sait qui vous êtes, dès la première seconde, il vous a rangé dans l’une de ses infaillibles cases, bonne ou mauvaise, bonne et mauvaise, la case du parfait est déjà prise. Vous aurez beaucoup de mal à vous départir de l’étiquette qui sera apposée sur vous et communiquée à tous. Le manager comme tous les hommes de pouvoir est conservateur et égocentrique. Il vous situera toujours par rapport à lui et pas par rapport à votre travail réel ou votre vie, ou mêmes vos actes concrets mais juste sur son seul ressenti initial. Ce préjugé sera bénéfique aux normés, aux valets ou aux puissants, maléfique aux rebelles, marginaux ou déclassés. Vous changerez de catégorie si un ou plusieurs événements vous amènent à vous rapprocher ou vous éloigner du service du centre du monde : le manager et son égo.

Mais le manager a des défauts, outre ceux décrits ci-avant qui vont avec la panoplie de sa fonction. Il fait semblant de croire que personne ne les voit. Le pire n’est pas qu’il est avare, raciste, obséquieux, volontiers arrogant et condescendant, c’est que nous, nous savons qui il est vraiment. Lui, il ne le sait plus, tout à l’exercice d’une fonction sociale qui n’a pour objet que la prédominance d’une élite et la conservation de ses privilèges par la maîtrise du peuple. Il oublie qu’il n’est qu’un homme, imparfait, petit et mortel comme nous tous. Il est inutile de lui dire que son monde est vieux, vicié et qu’il se finira, le jour venu. Le monde du travail n’a pas à être juste, égalitaire, fraternel et démocratique. Il est avide, violent et sans pitié. Le manager est là pour vous le rappeler du haut de sa pyramide aux plans inclinés, abrupts, sans cesse aiguisés par la rente.

 

Bon c'est pas tout ça mais Au taf ! Fainéants !

 

D'aucuns  diront que ce modèle de manager est un reliquat fossile du passé, que maintenant le grand vent de l'esprit d'entreprise transcende les dirigeants, c'est bien possible chez quelques artisans ou petits patrons, mais pour les autres, grimper au niveau supérieur de l'organigramme reste un combat sans merci. Et les actionnaires aiment bien la dureté, qui pour eux résonne comme un synonyme d'efficacité, comme ce cher esprit de compétitivité qui les pousse non pas être meilleur, mais bien à éliminer les concurrents putatifs et le salarié-serf si pénible à gérer, qui ose, malgré la terreur du  chômage, leur demander une part des richesses qu'il créé, accompagné de droits, de sécurité sociale et de salaire minimum.

 

Je vous parlerai un autre jour du manager qui se pique de politique, pour insuffler l’esprit d’entreprise  dans dans notre "médiocratie méritocrate" et faire don de sa personne à la nation, et surtout de continuer de pas se salir les mains, tout en complétant l’étendue de son pouvoir et de son (ses) compte(s) bancaire(s).



29/06/2016
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