Les billets de Joseph

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Le plombier aux tuyaux percés

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A la porte de l'atelier, Nordine termine de préparer ses fournitures pour le chantier du lendemain, il est en train d'enfiler les derniers tuyaux de cuivre dans le gros tube PVC du toit du fourgon, lorsque la sonnette du portail se manifeste. Il passe la tête pour voir qui se présente, « Des flics ! » s'étonne-t-il silencieusement. Nordine va leur ouvrir, dit bonjour et les fait entrer. Les Dupont et Dupond le saluent administrativement de cette manière si particulière qu'ils ont, lorsqu'ils sont en chasse.

Le passé revient, ses réflexes avec, tous les anciens systèmes d'alarme internes du plombier se réactivent. « On peut discuter ? » embraye le plus âgé des condés. « Oui ...ai-je le choix de toutes les façons ...» sourit Nordine, sans faire bouger le marbre des visages policés. Il les fait entrer dans la cuisine, les installe sur les tabourets du comptoir, en se félicitant que les enfants et Madame soient partis à la piscine. Ils déclinent son offre de boisson un peu moqueuse « Un thé, un café, une bière ?» par un « pas pendant le service » de mauvais téléfilm, ce qui ne l'empêche pas de s'ouvrir une canette de Grim’, pour lui. « Vous savez pourquoi nous sommes ici ? ». « Non » répond Nordine appliquant le principe d'avant : en dire le moins possible et laisser venir.

« Frère Tarik ? » dit le plus jeune des flics en glissant la photo d'un visage connu devant lui. « Vous connaissez ? » du ton de celui qui découvre un carré d'as. Nordine ne se démonte pas « Je connaissais Jeff mais pas Tarik, je n'ai compris qu'au bout d'un certain temps que c'était la même personne, pour moi c'était du passé, et ça le reste...définitivement ». Il se tait, se répétant de ne pas trop causer. 

 

Le vieux flic laisse passer quelques longues secondes « Bon, faudrait nous en dire un peu plus, cela nous suffit pas. Je vois bien que vous ne vous rendez pas compte de ce qui nous a fait venir chez vous. Si vous préférez une commission rogatoire pour qu'on discute plus formellement, on sait faire. Mais ça serait un mauvais point pour vous, Monsieur, et cela ne serait pas bon pour la réputation de votre petite affaire » finit-il en jetant un coup d'œil circulaire au pavillon sur sous-sol et à l'atelier, l'appuyant d'un coup de menton vers la pancarte du dehors - Ben Plomberie-. Nordine avait choisi ce nom de boite un peu par ironie mais aussi pour le B qui le plaçait en tête de liste de recherche pour les gens qui voulaient un plombier. « Guéret est une petite ville, et les journalistes locaux s'ennuient un peu ici ... » La menace est là. Nordine réfléchit à mach3, le pour, le contre, soupèse le tout en quelques nanosecondes et choisit la sincérité, il avait quitté ce passé mais le présent de Jeff le rattrape, il n'a aucune envie de revivre sa jeunesse. 

 

Il se met à table, donc. Les coudes sur le comptoir. Il raconte qu'il avait d'abord reçu ce MMS, des sourates avec une photo, un quidam barbu tout en noir faisant le V avec deux des doigts de sa main gauche, la kalach' en travers de la poitrine, avec en fond de décor, le désert, un pick-up blanc avec les deux drapeaux noirs du daech. Il se souvient avoir supprimé le message tout de suite en jurant. Une quinzaine de jours après, il reçut un nouveau message toujours en arabe - que Nordine ne lit pas, et ne parle pratiquement plus, il lui reste juste des mots de vocabulaire ou des expressions, des bouts de phrases. Seul le mot Jeff apparut dans sa lecture. Il ouvrit le fichier joint, un portrait, c'était bien lui, amaigri, barbu, mat, toujours avec le chèche noir, le visage non dissimulé. Nordine mit un moment à être certain de le reconnaitre.

Le teint de cachet d'aspirine de Joël Fraire, son vrai nom, objet de toutes les moqueries dans les halls de la cité, avait disparu, ses beaux yeux bleus, objets de jalousie s'étaient aussi dissous dans ce nouveau visage inexpressif. Nordine se souvint avoir pensé à un regard de camé, semblable à ceux-là même du passé que la blanche ou les shoots avaient détruit dans sa banlieue de la région parisienne, il se souvient avoir fait le lien avec des lectures récentes « le Captagon ...devenu bras armé de dieu au profit d'un autre type de dealers », cela il le tait. Il supprima aussi ce message incongru, partagé entre l'envie de croire à un fake, et sa totale absence de motivation à renouer le contact avec Jeff. Le troisième MMS vint un peu plus tard, en français cette fois. Explicite. ll n'avait plus en tête, le texte exact, c'était quelque chose comme « Rejoins-moi mon frère, je ne suis plus Jeff mais Tarik, le Coran m'a ouvert les yeux... » Enfin un truc comme ça, de la communication religieuse, pleine d'emphase et de mots que Jeff aurait été bien incapable de formuler du temps de leur amitié, sans compter que leur vie d'alors était très loin de l'ascétisme intégriste. Puis quinze jours passèrent, un nouveau message arriva encore avec une régularité de métronome, un palier de plus avait été franchi, l'appel à rejoindre le djihad était accompagné d'une photo dégueulasse d'exécution.

 

Nordine n'avait pas été plus loin, Les filtres de son smartphone mirent fin à ce qui ressemblait bien à un hameçonnage. ll arrête là son récit, ne voyant plus grand-chose à ajouter. Les visages policiers n'expriment rien. Le plus jeune embraye « On nous a signalé deux fois votre présence à la mosquée ce mois-ci ». Nordine « Et alors ? ». Le policier enchaîne « Bin… rien avant. Puis cette prise de contact, la destruction pratiquement immédiate de ces messages a déclenché notre visite ». Nordine, entre énervement et lassitude, qu'il ne dissimule pas « Oui, je vais toujours à la mosquée pour l'Aïd ou le ramadan. l'Aïd, je l'ai ratée, j'avais un chantier en retard » Le flic le coupe, son index sur la canette de bière vide « Mais...Vous êtes croyant ou pas ? ». Nordine lâche, « Vous voulez dire islamiste ou pas, c'est cela ? ». Le vieux intervient « Ne changez pas de sujet, on n'est pas là pour faire de la politique ».

Nordine croit bon d'expliquer « Lorsque je me suis installé ici, pour fuir ma jolie zone de non droit parisienne, les clients ne se sont pas précipités sur le nouveau plombier , je répondais à tous les appels pourtant, même pour changer un joint je venais, je ne chargeais jamais les factures, même le dimanche. Ils étaient toujours d'accord pour que je les dépanne tout de suite et sans discuter, tous ces creusois gênés par une fuite ou leurs toilettes bouchées, je les sentais bien un peu embarrassés à mon arrivée, ma bonne tête d'arabe ne revenait pas à certains mais curieusement ils ne me mettaient pas dehors, trop heureux d'être dépannés enfin, mais, mon problème, un simple problème d'artisan, même d'artisan musulman, précise-t-il, c'est qu'ils appelaient toujours les autres… après... les plombiers locaux pour les gros travaux, jamais moi, le seul qui les avait dépanné pour pas cher et qui se déplaçait sept jours sur sept. Les seuls qui me rappelaient, c'était les gens de la communauté musulmane, comme diraient vos journalistes locaux. Donc ma présence à la mosquée, c'est une sorte de caution commerciale, si vous voulez. Je serais plutôt du genre agnostique, voyez, mon rapport à Allah ne regarde que moi. » . Il sent bien que c'est trop compliqué pour la police nationale ce qu'il vient de dire, un peu vite. 

 

Le vieux flic reprend d'ailleurs son propre raisonnement « Combien de temps que vous n'aviez pas été en contact avec Jeff ? » Nordine réfléchit « Après les émeutes de 2005, on a passé une nuit au poste ensemble, puis après il y a eu la comparution immédiate, et je ne l'ai plus jamais revu. J'ai passé deux mois à Fleury, vous le savez, ça, hein, bien sûr, puis je suis parti en province suivre ma formation de plombier, l'assoc qui m'a envoyé à Clermont, en foyer de Jeunes travailleurs avait été très claire, le deal était de quitter le ghetto. Je ne voulais d'ailleurs plus y retourner en aucune façon, m'enfermer à nouveau dans la cité, tenir les murs, dealer, voire mourir dans un transfo électrique, ou jouer les moines coraniques, très peu pour moi ».

 

Le gros mouvement de recul des deux policiers ne l'empêche pas continuer, en roue libre « je n'avais pas, enfin ne pouvais pas me plier à une discipline autre que celle je choisirais, être mon propre patron est devenu donc la seule voie, bien qu'encore aujourd'hui être artisan, c'est avoir ses clients pour patron, ce n'est pas forcément plus supportable ». Nordine s'arrête, devant les deux regards vides « Je vous ennuie ? ».

Le jeune reprend «Pourquoi vous a-t-il contacté alors ?». «Je n'en sais strictement rien, j'ai déjà du mal à croire qu'il est parti en Syrie».«Comment savez-vous que c'est la Syrie ?» « Mais je n'en sais foutre rien, c'est une manière de parler, de le situer, puis vous devez avoir la liste de mes connexions internet, ça doit vous changer du Figaro et  de l’Équipe !»  Il se marre franchement, désabusé plutôt qu'amusé. « Je ne comprends pas pourquoi deux agents viennent me voir pour si peu, si ça se trouve, ce n'est qu'une sorte d'agence de communication des barbus, qui recrute tout azimut, Jeff n'est peut-être qu'un outil, utilisé à ses dépens, ce n'était pas un politique religieux, comme vous dites, le Jeff ».  

 

Le vieux flic soulève un sourcil de surprise et lâche « Son corps a été identifié en Irak par les renseignements américains, il est mort à Tikrit,  tué par une bombe lâchée par un drone. On pense qu'il montait la garde lors d'une réunion de chefs » Nordine bégaye « Il est..donc...mort…» Une sorte d'émotion sépia s'empare de lui, comme une douleur du passé, de celles dont on ne guérit jamais, mais qui font juste un petit peu mal, sans plus, avec laquelle on vivra facilement. L'instinct du vieux le ressent, il ne fait pas de détour « Ça vous touche, on dirait » Nordine un peu désemparé « Mon passé vient de mourir une deuxième fois, oui, je ne peux pas nier cela. Mais ma jeunesse à la fois dingue... et merdique est déjà partie avec lui ... et la mort de Zyed et Bouna».

 

Les flics font une tête de point d'interrogation. Nordine parle sans réfléchir, pressé qu'ils partent « J'ai vécu au milieu de la zone, mais jamais dealé, ni volé juste vécu au milieu de cela, sans choix, sans possibilité d'y échapper comme une obligation. J'avais des fringues pas chères, les joints pratiquement gratuits, peut-être ai-je même fait un peu de recel pour aider les potes, ou fait nombre pour caillasser vos collègues ou les pompiers, mais pouvais-je être autre chose, enfermé dans ma condition d'arabe des quartiers, je faisais tout pour y ressembler, la télé nous montrait le modèle. Fâché avec l'école, élève lambda de lycée technique, sans autre horizon que d'être une caillera à capuche. J'étais comme la majorité d'entre eux, je crevais d'ennui, frustré des espoirs en toc de la société de consommation. Ce ne sont pas les frères musulmans qui m'ont sorti de ça, et j'étais pas bon ni au foot ni au rap, c'est juste quelques militants politiques, les seuls blancs qui nous parlaient encore, dont la plupart de mes copains ne croyaient pas un traitre mot, leur culture politique s'arrêtaient juste aux guignols de l'info, trop de vécu leur avait forgé un nihilisme étanche, mais pour la tchatche, ils étaient imprenables, ils avaient toutes leurs journées pour s'y entrainer et rien d'autre à faire. Mais moi, je ne sais pas pourquoi ces discours m'ont interpellé, je me suis mis à lire, donc à penser, au début j'étais juste un perroquet, après mon esprit est sorti de la cité, et aussi de cette influence militante en même temps que celle de mes collègues de hall d'escalier, d’ autres sortes de prosélytisme ».

 

Les forces de l'ordre se tassent sur leurs tabourets. Nordine continue, lancé, le tombeau de sa jeunesse ouvert « et juste avant les émeutes de 2005, j'étais mûr pour m'enfuir, Jeff s'éloignait aussi, pas vers Allah mais plutôt pour les trafics taille patron. Il montait en grade,apprenait la violence, le fric, les go fast, et les filles des folles soirées parisiennes mais me laissait tranquille, sans doute, au nom de notre amitié qui se délitait doucement. Puis il y a eu Zyed et Bouna, la France en flammes, j'ai suivi le mouvement, tenté d'influencer mon entourage vers autre chose que la révolte, mais ils n'entendaient rien d'autre que le combat de rue et leur colère recuite, ils voulaient bouffer du flic, crier leur frustration et faire peur, croyant être enfin respectés du reste du pays qui les parquait dans ces immeubles, les cantonnaient à ces images préfabriquées qui les résumaient à des délinquants d'origine musulmane, ce que n'était pas Jeff ». 

 

Nordine s'arrête, un peu gêné de sa perte de contrôle, sa provocation du mot employé par les racistes comme une nationalité ou une race n'avait rien déclenché. Le vieux flic somnole, le jeune regarde dehors. Les deux se lèvent, réagissant enfin, le chef l'air déçu, émet un mystérieux « Bon je crois que l'on à ce qu'il faut, on s'en va !» Nordine ne saura jamais à qui il s'adresse, à lui-même sans doute, les tuyaux percés et les regards décalés d'un plombier ne font pas renseignement. Il les raccompagne jusqu'à la rue, voit le vieux se mettre au volant d'une vieille Ford pourrie, dernier souvenir banalisé des cités. Le jeune flic s'apprête à ouvrir la porte du passager, mais revient d'un coup sur ses pas, jusqu'à Nordine et tend le bras. « Voici ma carte, vous pouvez m'appeler si besoin » Nordine s'apprête à l'envoyer se faire voir. Le flic reprend, doucereux, « Pour votre tranquillité, appelez-moi ... un petit service de plomberie, à prix d'ami... n'oubliez pas !».  Il repart après un petit signe de son index et une sorte de grimace qui se voudrait sourire, il s'installe dans la voiture, qui disparait au coin de la rue dans un crissement de pneus. Nordine interloqué, part d'un grand éclat de rire, il se répète dans sa tête avec une rage froide « Te voilà définitivement intégré mon vieux, dans la république foireuse et corrompue, ce n'est pas trop tôt ! 

 

Un regard moqueur vers le ciel, la main sur le cœur, « Merci, Jeff ». Il rejoint son  camion, pour finir de le charger. 

 



03/06/2016
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