Les billets de Joseph

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Louis LECOIN, anarchiste et pacifiste

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Louis Lecoin est né berrichon, en 1888, dans la pauvreté extrême d’une famille de sept enfants, d’un père, journalier, d’une mère, bonne, tous deux analphabètes. Il sortira de l’école avec son Certificat d’Etude pour être apprenti typographe. Apprentissage qu’il ne finira pas, viré, suite à une rapine, il obtiendra cependant un diplôme d’agriculteur.

1905. Il monte à Paris. Très tôt, il fait l’expérience de l’engagement syndicaliste, de la lutte, de la grève. Il se politise progressivement, lit l’humanité, assiste aux meetings socialistes puis, sensibilisé par les discours de Sébastien Faure, notamment, s’inscrit  ainsi doucement en anarchisme, mais sera d’abord un militant syndicaliste. Il exercera de multiples métiers comme ouvrier,  dont quelques années dans le bâtiment, jardinier et horticulteur, il  fut même, temps simple clochard, puis enfin Lecoin retrouvera enfin l’imprimerie, comme correcteur vers 1926. Paradoxalement, l’adolescent Lecoin  qui voulait être au départ être militaire (!), devint rapidement son contraire : antimilitariste. Paris le changera.   Cette  enfance miséreuse et ce début de vie marque le jeune adulte sans doute pour toujours « Les humbles se font eux-mêmes encore plus petits. La misère les met en état d’infériorité pour résister et se défendre ; ce sont toujours eux que l’on gruge les premiers, et le plus ».

1906. Il est arrêté lors d’une manifestation au lendemain d’un meeting libertaire avec des tracts contre l’expédition française au Maroc dans ses poches, c’est son premier séjour en prison : trois mois ferme. Le juge lui signifie ainsi son état d’anarchiste, le  lui révèle sans doute un peu aussi.

1908. Il est appelé au service militaire, il s’y présente avec un peu de retard, après avoir tergiversé un long moment, sur le fait d’y aller ou pas, qui se résumait à l’époque, pour la négative, à la clandestinité, le cachot ou l’exil. Incorporé, il se fait notamment remarquer pour son refus d’obtempérer, et une certaine propension à ne pas exécuter tout ordre contraire à ses idées.

1910 .Son régiment  est appelé pour briser une grève de cheminots, Louis refuse d’y aller. Conseil de guerre : six mois de prison pour insoumission. Son procès est relayé par la presse, pas seulement la libertaire mais la conservatrice aussi, qui lui vaut un début de notoriété dans le milieu.  1911, il persiste à refuser de réprimer dans un autre régiment d’autres mouvements, de vigneron ou de mineurs, mais il s’en tirera cette fois, sans accrocs.

1912. Fin de service militaire, ses états de service font que son chemin est tout tracé,  il adhère à la récente Fédération communiste anarchiste (FCA), en devient le co secrétaire peu après, non sans bousculer un peu les intellos et les piliers de l’organisation.  Antimilitariste viscéral, il aura tôt fait de replonger,  par une  dernière initiative qui consister en la diffusion de 80 000 exemplaires d’un tract-affiche  pacifiste sur Paris,  propagande punie par la loi. Arrêté à nouveau, il se prend cinq ans de taule.   Durant lesquels, il lit, beaucoup, bénéficiant du régime accordé aux prisonniers politiques. « Ayant tout à apprendre, je lus tout de qui me tombait sous la main. Je lus, notamment, des œuvres de sociologues, celles de théoriciens du socialisme, de l’anarchisme. […] Je me mêlais aussi à des discussions profitables à la formation de mon caractère, à la maturité de mon esprit. »

 

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Fin 1916, Il sort de prison. Y retourne presque immédiatement, toujours pris pour cette manie de distribuer des tracts contre la guerre. Il prend à nouveau la même peine de cinq ans, que le juge alourdira de 18 mois pour troubles à l’ordre public pour le comportement de Lecoin à l’audience. Sa formation en insoumission continue et se renforce, donc, avec l’aide musclée des autorités qu’il exècre.

1920. Il est libéré après  une remise de peine, et huit années de prison, tout de même. La  FCA devient l’Union Anarchiste (UA), il suit,  et  devient aussi administrateur et rédacteur au journal  « Le  Libertaire » de Sébastien Faure. Les anarchistes commencent à critiquer la révolution russe et prennent leur distance avec le bolchévisme, Lecoin en est, et refuse ainsi d’adhérer à la 3ème internationale. Il est adhèrent aussi à la CGT, ainsi, au congrès de Lille, en 1921, il y représente les travailleurs du bâtiment. Outré par les prises de paroles orchestrées de manière à faire taire les avis minoritaires, il sort une arme et tire en l’air pour obtenir le silence et demander qu’on laisse tous les avis syndicaux s’exprimer !

Il milite, donc. Mais quittera bientôt la CGT dès les communistes s’en empareront, il s’investira par exemple, pour défendre la cause de l’anarchiste Cottin, oui, celui qui en 1919, tira dix fois en direction de Clemenceau. Lecoin à cette occasion, retournera six mois en prison, car on n’affirme pas impunément que le président Poincaré puisse être le responsable de la mort de quinze millions d’hommes. En 1921, « Le  Libertaire » est le premier journal du pays à parler du sort de Sacco et Vanzetti. En 1922, il vit avec Marie, de cela naîtra une petite fille en 1924, ils se marieront en 1937. Sans doute par cette vie de famille, il prend un peu de distance avec les organisations militantes, sans se désengager, mais il n’en sera plus « le militant exemplaire ». Une certaine marginalité caractérisera la suite de ses engagements, au contact, mais jamais à bloc sur une ligne, quand ce ne sera pas seul contre beaucoup.  En avril 1924, des libertaires sont tués lors d’un meeting du PC, ce fait semble sceller définitivement l’anticommunisme de l’anarchiste Lecoin, s’étant déjà éloigné des socialistes.  En 1926, Il se fait remarquer, pourtant déguisé en militaire, à un congrès de vétérans américains de 14-18 en criant « vivent Sacco et Vanzetti ! ». Le comité de soutien qu’il a créé auparavant, les très nombreuses manifestations qu’il organisé, participeront au milieu d’autres à l’énorme mobilisation qui ne pourra empêcher, in fine, leur exécution.

Puis, vient son premier combat célèbre, la défense de Durutti, Jover et Ascaso, tous trois militants de la CNT espagnole embastillés en France pour port d’arme, et en voie d’extradition demandée par l’Argentine et l’Espagne. Il fonde le Comité du droit d’asile, obtient le soutien de la LDH, et par trois fois, ils  font céder et renoncer  le gouvernement à les  extrader.

Dans le même temps, -attention, là, faut suivre-  l’UA subit aussi la controverse libertaire entre synthétistes et plate-formistes, qui divise et freine l’efficacité des mouvements, Lecoin le regrette, lui qui conserve une tendresse pour le camp minoritaire des premiers cités. En 1927, Les plate-formistes prennent le contrôle de l’Union Anarchiste Communiste Révolutionnaire, Lecoin observe, mais en retrait d’opposition, tel un néo-Filoche d’aujourd’hui. Faure s’en va, lui,  pour fonder  l’Association des Fédéralistes Anarchistes (AFA). Les conflits intérieurs continuent de plomber le mouvement libertaire. Le clan des synthétistes reprend la main, finalement l’AFA de Faure rejoint  l’UA de Lecoin. C’est dans ce tumulte, qu’apparaissent les premières prises de position de Lecoin sur l’objection de conscience (concept qui vient des chrétiens, ce qui ne manque pas de sel). Les anarchistes jusqu’alors, refusaient de demander à l’Etat une quelconque permission sur leurs actes. « Toute la beauté du geste repose sur les gestes individuels. Ce sont de tels gestes qui nous font aimer du peuple ». Voilà qui n’est guère révolutionnaire pour les copains de Lecoin, mais ils auront d’autres occasions d’avoir un peu du mal à le suivre. Louis traduit par cette évolution, l’impossibilité à ce moment-là, de transformer toute guerre en révolution. Lorsqu’il défendra Pierre Odéon, en 1930, arrêté pour avoir refusé d’être réserviste, Lecoin écrira «  Odéon sait très bien que le problème social à la solution duquel nous travaillons, ne sera résolu que par la révolution. Je ne pense pas qu’en attendant cette révolution, il soit interdit d’agir individuellement, selon ses goûts, sa force de volonté et son ouvrage ». Le mouvement libertaire se réunifie et s’apaise, avec quelques pertes, l’action de Lecoin s’inscrira ainsi dans ces quelques mots jusqu’à la fin de sa vie.

Sa lutte continue, donc, autrement…. Suite à un voyage en Espagne en 1931, il s’engage dans le soutien aux militants  anarchistes de ce pays, il sera même à Barcelone au lendemain de la proclamation de la République. Puis il fonde le Comité pour le Droit d’Asile pour lequel il sollicite l’appui et le soutien de nombreuses personnalités de la société civile -dirions-nous aujourd’hui-, ce qui lui vaudra un certain  ressentiment de la part de certains puristes anarchistes. Et  l’amènera logiquement en 1936 à créer  le Comité pour l’Espagne libre, qui fournira et acheminera un soutien logistique de tout ordre –y compris en armes- aux combattants. « Ma non-violence ne peut m’empêcher d’employer un peu de violence au besoin pour en détruire beaucoup. ».  L’écroulement des anarchistes en Espagne annonce la défaite, dans le sang. Ce qui n’améliorera pas l’anticommunisme de Lecoin.

La seconde guerre mondiale arrive. Il rédigera le tract de « Paix immédiate ». « Le prix de la paix ne sera jamais aussi ruineux que le prix de la guerre. Car on ne construit rien avec la mort ; on peut tout espérer avec la vie. »  Bien évidemment, pour cela,  il retourne au gniouf en 1939 jusqu’à la fin 1941. Assistant au choix des armes, de l’exil, voire de la collaboration  par certains de ses amis, en pacifiste déçu et incompris, il est isolé. D’aucuns lui reprocheront une certaine contradiction avec son engagement auprès des espagnols (qu’il perpétuera sous le franquisme d’après-guerre) avec celui de son refus de prendre les armes à cet instant, ces détracteurs tenteront même de faire croire à sa collaboration, ce qui n’était que le retrait d’un pacifiste impuissant, ne pouvant se résoudre à choisir  l’engagement armé dans un des mouvements de libération. Il n’arrangera pas son cas, puisqu’il œuvrera à une campagne pour l’amnistie en faveur de tous les collaborateurs, sans pour autant se défausser sur l’ignominie de leurs actes.

Le mouvement anarchiste est atomisé au sortir de la guerre, Lecoin accuse aussi le poids des années et prend sa retraite de correcteur en 1945. Respecté au sein de la mouvance anarchiste, Il appartient déjà en quelque sorte, à son passé. La Fédération Anarchiste se monte sans lui, divergent, il écrit son premier livre « De prison en prison ». Pas désœuvré très longtemps, il retrouve chaussure à son pied. Il créé le Comité de soutien à Garry Davis, américain  à l’origine d’un mouvement international pacifiste lançant le concept de «citoyen du monde », qui n’empêchera pas Davis d’être expulsé.  Parallèlement, il continue d’écrire, d’exposer ses idées, de les diffuser  dans sa propre revue  « Défense de l’homme ».

1952, les plate-formistes reprennent le contrôle de la Fédération au prix de l’exclusion de nombre de militants, mais ils finiront par se planter dans des élections de 1956 pas faites pour eux. Lecoin propose, malgré tout, ses services pour conserver une unité de façade de l’anarchisme. Ils lui sont refusés. 1953, la tendance synthétiste reprend le dessus, -oui, oui, on ne s’ennuie jamais en anarchie- le journal du « Monde libertaire » est lancé, Louis soutient l’initiative… dans son propre journal qui périclite un peu, et qu’il abandonnera en 1955.

En 1956, Marie décède brutalement, laissant son Lecoin de mari désespéré. Pour en sortir, Il réinvestit dans sa vieille idée de l’objection de conscience... En 1958, il fonde le journal pacifiste «Liberté », et crée le Secours aux objecteurs de conscience pour organiser leur défense (eux qui étaient principalement …des témoins de Jéhovah, cela avant La guerre Algérie ou quelques anticolonialistes et communistes vinrent grossir les rangs).  Là aussi, il mobilise un peu tout le monde au-delà de son « camp naturel », dont des ecclésiastiques,  chose très peu goutée par ses petits camarades qui prennent un peu de distance avec lui, ce qui n’empêche pas Lecoin  d’obtenir la libération de 9 d’entre eux, qui avaient passé plus de cinq ans derrière les barreaux, pour cette seule raison.  Albert Camus vient lui donner un coup de plume pour rédiger un projet de réforme et interpeller le gouvernement De Gaulle. Mais le comité se fait un peu lanterner, l’Algérie occupe trop les esprits dont celui de Lecoin qui y dénonce la torture, à l’occasion. Dès l’indépendance acquise, Louis en remet une couche. Personne ne bouge, il entame alors un bras de fer, presque solitaire, par une grève de la faim qui durera de vingt-deux jours (du 1er au 22 juin 1962), à l’âge de 73 ans (!), même la Fédération anarchiste lui renoua son soutien, un peu opportuniste, sans doute attirée par la notoriété renouvelée du vieux militant.

 

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Par ce seul moyen, il obtint enfin l’engagement public du gouvernement pour légaliser le statut de l'objection de conscience, une loi fut votée ensuite en décembre 1963, largement amendée par les députés pour rendre ce nouveau droit difficile d’accès, mais eut le mérite d’exister, et dont les premières applications furent assez éloignées du service civil rêvé par Lecoin, puis un peu améliorées par la suite, mais c’est une autre histoire…

Après, Lecoin consacrera le reste de sa vie au pacifisme, quelqu’un le proposa même au prix Nobel de la paix.  En 1967, Bernard Clavel lui demandera de présider aux destinées d'un comité pour un désarmement mondial unilatéral avec Pierre Valentin Berthier, Max-Pol Fouchet, Jean Gauchon, Henri Jeanson, Alfred Kastler, Théodore Monod, Yves Montand, Simone Signoret, Raymond Rageau et tant d'autres : le Comité pour l'extinction des guerres.

Mais sans avoir le temps de parvenir à ses fins, Louis Lecoin quittera notre monde en juin 1971. « Si un bon révolutionnaire doit demeurer insensible à la souffrance qu’il voit ou devine, je suis un mauvais révolutionnaire, car ce n’est pas moi qui souhaiterai que les régimes abhorrés accumulent plus d’horreurs pour pouvoir rassembler plus d’arguments contre eux ».

En conclusion, Maurice Montet, membre de l’Union pacifiste,  témoigne ainsi dans un article du monde libertaire : " Louis Lecoin était quelqu’un de décidé, doté d’une très forte volonté, qui nous obligeait à ne pas baisser les bras. Il était tenace, même dans les moments les plus pénibles. Il a fait face à de Gaulle – qui avait un profond respect pour cet homme si différent de lui –, et lui a arraché le statut d’objecteur de conscience. Pour moi, Louis Lecoin est la preuve qu’il n’y pas de prédestination, ni religieuse, ni matérielle, ni sociale. Bien que conditionné, l’homme peut intervenir. Auprès de lui, j’ai appris que notre devoir est d’exercer le pourcentage de liberté que nous avons, de l’utiliser et de tenter de l’élargir. Il m’a montré que nous avons tous notre place pour agir".

 

* Bibliographie

-De prison en prison, chez l’auteur, Antony, 1946, 220 p ; réédité. avec une couverture de Vlamink, 1947, 253 p.

-Ecrits de Louis Lecoin, préface de Bernard Clavel et Robert Proix, Union pacifiste, Boulogne-Billancourt, 1974, 255 p.
-Le Cours d'une vie, [reprise « De prison en prison » avec compléments], chez l’auteur, Paris, 1965, 347 p.

-Le dernier des grands anarchistes. Thèse de Sylvain Garel. Université de Paris X. 1979

 

* Liens des sources principales croisées avec d’autres, contradictoires ou inexactes (…) :

http://www.monde-libertaire.fr/portraits/15178-louis-lecoin-une-vie-militante

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Lecoin

http://lareto.free.fr/PDF/brochures-livres/Louis%20Lecoin.pdf

 

Publié initialement sur mediapart le 28/11/2014



25/05/2016
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