Les billets de Joseph

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Pan-pan !

 

Le chien stoppe et se met en arrêt. A son coté, l'homme en kaki arme doucement son fusil, sans un bruit. Sur le sommet de la dune la plus haute, une silhouette lagomorphe se détache sur le fond bleu du ciel. Immobile, le lapin semble ne pas percevoir la présence du prédateur. Le chasseur a bien pris soin de se mettre sous le vent de l'animal, il avance en silence pour se mettre à portée de tir, les plombs de ses cartouches lui interdit un tir trop lointain.

Toujours immobile sur le sable, le garenne cogite. Ce n'est pas un lapin comme les autres, Pan-pan. Il réfléchit, lui. D'ailleurs, c'est le seul de la pinède qui ait une identité nominale. Il se dit « Viens, allez, approche, tu es tellement sûr de m'avoir avec ton artillerie qui te sert de cervelle, viens, je t'attends pour le show !».

Serein, il laisse venir le moustachu vert. Il connaît la distance qui le condamnerait, le transformerait en gibelotte. Pan-pan fait l'acteur, il joue le rôle attendu. Il remue ses oreilles, rumine, de l'air standard de l'habitant des clapiers.

 

L'ex-adhérent de Chasse, Pêche, Nature et Tradition, avec sa culture cynégétique, est certain que la petite boule de poils marron ne l'a pas vu. Un rictus satisfait illumine sa face, plus proche de l'expression du sadique moyen approchant le moment du coït que de l'ami des bêtes en randonnée pédestre, tel qu'il voudrait tant être considéré par ses contemporains. « Plus que cinq mètres et je te le troue ! ». Au troisième pas, le lapin disparaît sur le versant aveugle de la dune. « Cherche, le chien, cherche ! » crie-t-il comme s'il jurait. L'épagneul se précipite, heureux de courir enfin, un peu. Pan-pan remonte déjà sur le versant de la dune d'en face et se jette dans un des nombreux terriers qu'il recèle. Le chien aboie pour signaler  à son grand veneur particulier, l'endroit où les futures pattes porte-bonheur se sont réfugiées.

 

Un grand éclat de rire découvrant ses deux belles incisives, Pan-pan trottine dans le faux terrier et ressort de l'autre coté de la dune par une des issues qui n'est pas sous le vent. Il ne veut pas réveiller le flair de l'adjoint de l'artilleur. En décrivant un grand arc de cercle à 180 degrés, il se félicite encore d'avoir creusé de faux terriers un peu partout dans la pinède et les dunes. Sur la plage ce n'était pas possible. Tout fier et franchement goguenard, il reprend sa place initiale sur la grande dune. Il regarde maintenant, amusé, les deux derrières penchés sur le trou où il a disparu.

 

Ce lapin plein d'expérience est un vieux lapin, dans sa cinquième année. Il met à profit toute sa science pour protéger la colonie, terrée dans la pinède, craintive depuis que Pan-pan a prévenu tout le monde de l'arrivée du soldat des forêts. Pan-pan guettait depuis plusieurs jours, l'arrivée de chasseurs sur le parking de la plage. Il savait que l'heure était venue. Les touristes partis, le camping désert impliquait un nouvel occupant. Pourtant Pan-pan pensait bien que le petit chef d'œuvre de stratégie de l'année passée aurait découragé d'autres bouchers à revenir. Il avait réussi avec un collègue -qui malheureusement s'y sacrifia- à faire tourner bourrique deux des chasseurs de la première battue de la saison passée. Ils avaient fini par se tirer dessus, ces imbéciles, aveuglés par leur plaisir de chasser (d’assassiner dirait Pan-pan). Pressés d'en finir avec ces deux garennes qui les faisaient courir depuis une bonne heure, ils rassemblèrent toutes les erreurs possibles et conjuguées pour réaliser un modèle d'accident de chasse. La colonie ne vit pas d'autres chasseurs cette année là.

 

Notre lapin était bien décidé à refaire le coup cette année, mais il n'y avait qu'un seul chasseur. Il lui fallait trouver quelque chose d'aussi fort pour qu'aucun quidam n'ait envie de revenir. Il avait trouvé mais il fallait emmener le duo quelque part et dissuader à jamais tout chasseur de tuer ici. Pan-pan s'il s'en tirait, serait peut être le premier lapin du pays à mourir de vieillesse. En attendant. Pan-pan gratte le sable et fait levé un léger nuage de poussière.

De fines particules viennent irriter les truffes de Muzo et de son maître, toujours interdits devant le faux terrier, ils se retournent instinctivement. Pan-pan détale, il y a deux cents mètres à découvert pour atteindre l'entrée du camping. Il a le temps d'y arriver sans risquer le coup létal, mais il ne faut pas qu'il traîne pour maintenir la distance anti chevrotines. Il court, il court. La détonation le surprend, des éclats tombent à quinze mètres derrière lui. « Un nerveux, celui-1à, j'ai affaire à un impatient, tant mieux. Quinze mètres c'est quand même peu, je dois avoir un peu perdu de pointe de vitesse avec l'âge ». Il s'engouffre sous le bungalow de l'accueil, hors d'haleine.

 

Il s'accorde une petite pause, sentant la présence du chien tournant autour de la bicoque. Il pense à Louis. C'est grâce à Louis qu'il est si malin. Il revoit le film de toute son histoire, d'une fable qui a fait de lui un lapin doué de raison.

 

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Lorsqu'il était jeune, il devait avoir quatre ou cinq mois, il était comme tous les congénères de son âge et passait le plus clair de son temps à gambader avec la jeune garde de la colonie.

C'était l'été, une chute idiote, stupide pour un lapin, lui a cassé la patte avant droite. Il ne saurait maintenant vous dire si ce qui lui a fait le plus mal était la fracture ou la blessure d'orgueil consécutive. Il couinait, clopinait. Tout à coup, tout le monde s'est sauvé, laissant le lapereau blessé seul au milieu de la clairière. Un petit indien de six ans est arrivé, le lapin a senti tout de suite, malgré les peintures de guerre, l'arc et les flèches, que ce petit d'homme ne cherchait pas de quoi alimenter le barbecue, mais plutôt un copain, un ami dont on prend soin.

Louis a ramassé cette sorte de peluche tremblante, animée de grands yeux noirs affolés.

Une fois dans la caravane, le papa de Louis a fabriqué une attelle, pansé Pan-pan et l'a placé en convalescence dans une boite en carton qui sentait l'orange. Louis a choyé son lapin, lui a permis de découvrir les carottes et les épluchures de pommes de terre, ça changeait des racines et du mais des jours de fêtes. Après, Pan-pan a été hébergé un an à Paris dans la chambre de Louis et sa terrasse attenante. Pan-pan a découvert par les câlins, une affection et une complicité qu'il n'a jamais pu retrouver ni même faire comprendre à ses compatriotes.

 

Louis lui parlait tout le temps, Pan-pan écoutait religieusement ses longs exposés sur les chasseurs, les hommes, la nature. Au début, il faut avouer qu'il aspirait à retrouver,vite fait, la pinède et les dunes, il avait la nostalgie du goût de l'herbe salée, le confort du terrier. Mais bon, il fallait bien passer le temps. Il finit par trouver un moyen de communiquer avec Louis -secret bien gardé entre eux deux-. Un jour, Louis qui lui lisait une centième fois le 'tout l'univers' sur la chasse, emprunté à son père, lui posa la question suivante « Pourquoi as-tu un trou à chaque oreille, petit lapin ? ». Le lapin se remémorait sa mère le protégeant du tir. Elle prit la totalité des deux coups de fusils, quelques plombs avaient sans doute touché les oreilles du lapereau. C'est tout ce dont il se rappelait. Il se souvint de l'immense frayeur, puis de la solitude immédiate qu'il éprouva avec ses cinq frères et sœurs ; après le départ des chasseurs, qui emportèrent sa mère -ce qu'il en restait, du moins-. Pour répondre à la question du petit garçon, le lapin se surprit à montrer du museau le fusil de la photo puis l'oreille du lapin dessiné sur la page, cela deux fois de suite. Louis, pas du tout étonné par cet incroyable geste, reformula la réponse « Ah oui ! Un chasseur ? Il t'a tiré dessus, Pan un coup à droite, Pan, un coup à gauche, Pan-pan ! »  Voilà comment on gagne un stupide surnom. Les copains d'école de Louis croyaient qu'il venait d'un dessin animé de l'usine à rêve américaine bien connue, ce que Louis ne cherchait pas à éluder; les jeunes mâles de la colonie y voyaient plutôt une allusion aux célèbres coups de pattes de l'accouplement, cela arrangeait bien Pan-pan, sa virilité supposée par ce surnom lui valut de faciles conquêtes et une nombreuse progéniture.

Les images défilent dans la tête de Pan-pan, il revoit son retour à la pinède, l'été d'après. Le déchirement de la séparation d’avec Louis, qui avait tenu sa promesse de le rendre aux siens. Pan-pan s'était blotti contre lui, puis en quelques bonds était redevenu un authentique garenne, mais d'un modèle unique.

 

Sa réapparition au milieu de la colonie provoqua une certaine surprise. Les lapins ne croient pas aux fantômes, ni au messie, tout fut vite classé. Pan-pan jouissait depuis, d'un certain prestige auprès des rnâles ou femelles dominants, sans pour autant avoir pris leur place. Le peuple lapin ne comprenait pas toujours les concepts exprimés par Pan-pan depuis son année sabbatique chez les humains.

Si elle avait bien pigé les faux terriers et appris à éviter les collets, la famille avait bien rigolé quand Pan-pan avait proposé une maîtrise des naissances ou des cours de prévention sur les chasseurs. Comment pestait Pan-pan, lorsqu'il restait  incompris de ses congénères ! « Restez des crétins de lapins, des cibles, voilà tout ce que vous méritez d'être ! ». Une sorte d'illuminé marginal mais doué, c'est comme cela que l'on pouvait définir le statut particulier de Pan-pan depuis trois ans. Il était simplement respecté car il avait éloigné les chasseurs et les furets, en cela tout ce beau monde lui était redevable.

 

Les aboiements expulsent Pan-pan de ses pensées. Il observe d'un regard circulaire la situation.  « Il faut que j'élimine le chien, sinon ça ne marchera pas ! La fosse au renard, c'est là qu'il faut que j'aille. Goupil, il a foncé, pour le chien ça marchera aussi ». Profitant que les deux acolytes soient du coté opposé, il bondit de sa cachette et ressort du camping. Le blockhaus se trouve à 300 mètres à droite, c'est le but à atteindre. Il percute volontairement la poubelle de l'entrée pour signaler son départ. Le chien se met en arrêt, indiquant à son maître la direction du fuyard. Le chasseur épaule son arme et tire par deux fois, raté et raté. Il reste pantois. L'animal progresse en tirailleur, s'arrête lorsqu'il est à couvert, alterne des virages courts et longs, accélère ou ralentit. Ces zigzags ont complètement perturbé le tireur. Ebahi, il murmure « C'est pas possible, ce qu'il me fait, là ! Ils me l'avaient bien dit à la mairie que la chasse est réputée difficile dans ce coin maudit, je suis scié. Y a de l'écolo là-dessous, pas possible autrement !». Le chien ! Il se dit qu'il va l'avoir avec le chien. « Attrape Muzo ! Vas-y !», Le chien à deux secondes d'hésitation, lui qui se fait toujours allumer lorsqu'il abîme les faisans et les perdrix en les rapportant, aujourd'hui, on lui laisse l'insigne honneur d'attraper du vif, va comprendre ! Puis il y va, laissant libre cours à ses instincts de tueur enfouis par la domesticité. Le gibier a beaucoup d'avance. Depuis qu'il est hors de portée de tir, il ne slalome plus, il fonce tout droit. Le chien regarde au loin, il aperçoit la masse sombre et à demi enfouie du blockhaus. Il déduit vite que c'est la destination finale.

 

Il court alors sans plus se poser de questions. De fait, la distance séparant les deux animaux diminue inexorablement. Le chasseur et sa condition physique ont depuis longtemps renoncé à courir. La bedaine et l'hypertension interdisent tout effort au grand ami des animaux, à part celui de lever le coude plus que de raison. Le chasseur marche donc. Il se dit que lorsqu’il arrivera au blockhaus, le lapin sera déjà mort ou définitivement perdu. Pan-pan se glisse sous la chaîne qui porte un petit panneau rond et rouge barré de blanc, le chien sur ses talons. Il connaît le couloir par cœur. L'obscurité ne le gêne pas, il préfère même, en noctambule réputé. Il veille à ce que le chien ait l'impression qu'il va le toucher. A un mètre du trou, il plonge dans le petit renfoncement à gauche. Le chien emporté par sa fougue va tout droit et plonge dans l'abîme. « Allez hop, avec le renard ! Au suivant !» pense Pan-pan.

Quelques minutes passent, elles sont utiles à Pan-pan pour récupérer et répéter mentalement la suite du parcours. L'homme approche, siffle, puis appelle «Muzo, crénom ? Où-es-tu ? Muzo, viens voir papa ! » Un râle s'élève du fond du trou, mi plainte mi soupir. L'homme tend l'oreille, crie à nouveau le nom de son chien. Le râle reprend, puis s'éteint brutalement comme un radioréveil. « Muzo …Qu'est ce que tu fous ? Où es-tu ? » Dubitatif devant la chaîne et son sens interdit, l'homme les franchit malgré une certaine appréhension. Il sort une mini lampe électrique d'une de ses multiples poches. Le petit rond de lumière avance tout doucement dans le couloir en décrivant des cercles sur ses parois, « Tss, tss, Muzo, allez viens le chien !» L'écho de la lueur éclaire faiblement Pan-pan dans son anfractuosité, il se tasse un peu plus dans le fond. L'homme arrive au bord du trou, il a déjà compris. Il distingue vaguement au

fond une silhouette désarticulée, aussi vivante que les ossements qui l'entourent. « Merde, Muzo, mon chien, non !». L'homme s'agenouille, l'émotion le submerge, au milieu de  quelques sanglots, il bafouille  « C'est pas possible, c'est pas possible, ça ! ».

Pan-pan ne peut s'empêcher d'avoir une pensée pour les animaux du tableau de chasse de cet homme. L'absence de la logique humaine lui apparaît, pleurer sur un animal alors qu'il en a liquidé des milliers d’autres et plus, même pas pour les manger parfois et dont la moitié ont été élevés pour cela-. « Je reste très lapin au fond, finalement » sourit-il, rasséréné.

Comme disait la maman de Louis à son fils « Quand on a commencé un travail, il faut le finir » . Pan- pan sort de son trou suffisamment bruyamment pour attirer le rond de lumière, Il file dehors et n'a pas le temps d'entendre le chapelet de jurons de l'homme sur son compte.

 

Caché derrière un buisson de chardons, il assiste à la sortie du Rambo des sables. Le visage barbouillé de larmes, les genoux et les rangers crottés de boue, l'homme crie sa haine, le poing rageur « Je ne sais pas où tu es mais je t'aurai, quitte à en crever je t'aurai, je te massacrerai. Quand je partirai d'ici, tu seras de la viande hachée ! Tu m'entends Lapin ! Montre toi si t'es un... » L'homme s'arrête, prenant subitement conscience de sa stupidité à menacer un

garenne de deux kilos.

Pan-pan en est un, il ne sait pas quoi, mais il se montre en démarrant brutalement vers l'entrée du camping. Il applique à nouveau la technique du tirailleur -merci, Louis- et le chasseur tire effectivement partout sauf sur lui. Ivre de rage, il a totalement perdu la maîtrise de ses actes. Malgré les cent cinquante mètres d'écart, il arrose les dunes de chevrotines, il recharge mêrne en courant, et tire sans viser, furieux. Une douzaine de détonations plus tard, Pan-pan est arrivé sur le camping et se pose devant une haie, une de celles qui sépare les emplacements en forme de U. Il repousse mentalement la peur ancestrale qui monte en lui, un autre lapin serait déjà au fin fond de la pinède. Il a une réputation à défendre, il ne peut plus renoncer. L'orgueil est une de ces maladies d'homme qui lui a été transmise, il se dit que son poursuivant n'en manque pas non plus, d'orgueil. « Si ce fou entre dans la pinède, tous les lapins s'appelleront Pan-pan, ce sera un génocide, non, il faut en finir ».

Il n'a pas le temps de s'interroger plus que ça, l'homme arrive essoufflé, il a largué sa gibecière, perdu sa belle casquette qu'un para commando lui envierait. Il le voit, qui épaule son arme, tire. Pan-pan se jette dans la haie, « ouille, il m'a eu l'oreille droite, ce con !». Pan-pan entend des craquements derrière lui. « Il traverse la haie ! » Le lapin s'affole un peu. Il traverse tous les lauriers d'un seul coup pour se donner un peu de marge et préparer le terrain.

 

Pan-pan s'affaire. D'un coup incisif, il arrache le flexible qu'il avait grignoté avant-hier. De ses deux pattes antérieures, il pousse et ouvre la vanne de sécurité. En même temps, il compte les craquements que le chasseur produit à chaque traversée de lauriers, il avance de plus en plus difficilement, à bout de souffle. 10,9, 8... Le lapin énumère le nombre de craquements restants le séparant du face-à-face final. A 3, il est prêt, à la bonne place sur le cheminement de dalles en ciment qui masque le conduit d'évacuation des eaux usées des sanitaires, une odeur particulière l’entoure. Devant lui, une dalle manque, ce sera son salut ou son tombeau. Il entend derrière lui le gaz s'échapper des 6 bouteilles qui alimentent le chauffe-eau géant des sanitaires, masquées par une dernière haie de lauriers.

 

Le géant vert franchit la dernière paroi végétale les séparant. Il est chlorophylle, teinté de rouge. Le visage et les mains couverts de griffures sanguinolentes. Sa belle tenue de chasse qu'il a eue pour Noël n'est plus que lambeaux. Concentré, le lapin ne bouge pas d'un poil, il regarde son ennemi bien en face. Il regarde surtout l'index sur la gâchette du Remington. Tel Clint en duel, le chasseur gratifie la scène de son petit commentaire. « Ah, te voilà enfin, c'est fini ! Lapin, je vais te pulvériser la tête, fais ta prière ! ».

 

L'hyper concentration du cerveau du lapin a ralenti le temps, au moment ou l'index du tireur commence à peine de ciller, il plonge dans le trou de la dalle manquante. Touché à la cuisse gauche, il l’atteint mais sur le flanc, l'élan du saut lui permet tout de même de rentrer sous la dalle suivante. Au dessus, c'est l'apocalypse, une explosion terrible raye les sanitaires de la carte.

Dans un silence opaque, Pan-pan se dégage du plâtre et des feuilles qui ont envahi le conduit. En sortant, le lapin s'aperçoit qu'il n'entend plus, ce n'est pas le monde qui est devenu silencieux, la déflagration lui a détruit le système auditif, déjà que ses oreilles trouées...bon.

Le lapin boitillant s'approche de la forme humaine qui a été projetée par le souffle de l'autre coté de la dernière haie. Allongé sur le dos, l'homme est vivant. Immobile mais vivant, seuls ses yeux et sa tête bougent. « Tu m'as eu, lapin...j'ai la colonne vertébrale cassée...C'est fini pour moi... La chasse, la vie.., mais...qu'est ce que tu fais, Dieu de..NON ! Pan-pan pousse du museau le fusil qui est à quelques mètres de sa proie. Il tourne le canon vers la tête de l'homme, « Non, tu ne vas tout de même pas ... » Le lapin place sa patte sur la deuxième gâchette qui peut libérer la deuxième cartouche. « Non, pitié ! Laisse ça! Pitié l Ça ne me tuera pas, c'est de la chevrotine ! Je rends grâce! Au secours !» Insensible aux supplications, le lapin prend son air le plus clapier possible. D'autant plus qu'il n'entend pas les paroles de l'homme puisqu'il est sourd depuis quelques minutes.

Pan-pan peste « Je n'ai pas assez de force pour appuyer sur ce truc là, tant pis, de toutes les façons, je crois qu'il a son compte ». Finalement, le chasseur voit le lapin renoncer et s'éloigner en claudiquant vers la pinède. Pan-pan n'entend pas non plus la suite « Merci, merci, lapin, je te jure sur la tête de mes mômes, que je suis végétarien à compter de ce jour. Merci, mais comment t'exprimer ma gratitude... Ça y est ! Je voterai écolo jusqu'à la fin de mes jours... ». L'arrivée des pompiers et le sédatif du médecin arrivent à stopper l'énoncé de la liste infinie des bonnes résolutions du dernier chasseur qu'aient connu les dunes. Il tiendra d'ailleurs toutes ses promesses.

 

Le lendemain, un arrêté préfectoral d'interdiction de chasser s'appuyant sur la loi 'littoral' est publié. Il couvre la pinède, les dunes et la plage. Il permettra à Pan-pan de mourir de vieillesse à l'âge vénérable et exceptionnel de huit ans. Pan-pan demeure le seul lapin chasseur de l'histoire de l'humanité à ne pas avoir fini dans une assiette.

 

 

Publié initialement sur médiapart le 11/07/2014



23/05/2016
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