Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Radicalisation expresse

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Ce soir, il fait ses comptes. Il est déjà tard. Demain, ses yeux piqueront à l’embauche, mais le sommeil ne l’appelle pas encore. Ce n’est pas le stress du lundi, ni l’anxiété du turbin du lendemain qui est chose courante. Non, plutôt un truc indéfinissable entre la hargne et le nihilisme, un vague malaise rageur se précise, il le laisse monter, pas envie d’y réfléchir maintenant.

Il regarde son relevé. 80% de son salaire part en  prélèvements, parmi eux aucun crédit, cela fait longtemps qu’il a décidé de vivre sans, par choix se dit-il, mais en fait non, par simple obligation pécuniaire, « Tu pourras toujours frimer dans les repas en ville… » se moquant de lui-même. Il insiste, appuie là ou cela lui fait mal, « ta banque coopérative n’est qu’un faux semblant, derrière c’est la banque populaire, la si mal-nommée ». Ersatz de solution alternative pour shunter le monde de la finance, croyait-il à une époque. « C’est toujours mieux que le pire », conclut-il, un rien dépité.

 

Son regard tombe sur sa cotisation syndicale. Il soupire. Quinze ans qu’il y est, il a même été délégué du personnel et ne compte plus les grèves et débrayages. Pour quel résultat ?  Nib, que dalle, oualou, juste des charges économisées pour mieux rémunérer l’actionnaire, le travail l’attendait le lendemain, comme toujours, il compensait à chaque fois, bien obligé.

Sans compter les critiques acerbes des collègues assassinant le syndicat à chaque coup de sirène médiatique, tout en y venant pleurnicher dès qu’ils avaient la maîtrise aux fesses, en bons consommateurs d’assurances en risques professionnels qu’ils sont devenus.

Il a donc fini par lâcher ses responsabilités peu à peu, puis les tractages, puis les réunions, puis tout, juste ce 1%, capté sur son salaire. Ce soir, d’un clic, il met fin à son prélèvement. « Tu viens de gagner 1% de pouvoir d’achat, camarade non syndiqué, et hop ! »  Il s’esclaffe, puis étouffe son rire sonore en pensant à la copine et au gamin qui dorment à l’étage.

 

Ses yeux continuent de descendre la colonne de chiffres, ils se fixent sur sa cotisation aux colibris. Un fou rire le prend. L’agroécologie de Rabhi et sa galaxie familiale, financée en partie  par sa propre  banque. « Eux aussi, ils sont bien gentils avec leurs grandes messes lénifiantes mais hyper maitrisées, mais ne dérangent personne. Et leurs stages macrobios,  avec leurs fiches jardinage, toujours cette impuissance patente dans un entre soi particulièrement culpabilisant qui ne fera aucun mal  aux multinationales » Allez hop, un nouveau clic « 2% de pouvoir d’achat ! Dans la même soirée, trop fort ! » Il sourit et chuchote «  C’est la révolution, mon pote, même le NPA ou Mélenchon ne t’ont jamais obtenu cela ». Ben, oui se dit-il, t’auras vraiment tout essayé, le gauchiste c’est comme la mouche qui se cogne toute sa vie à toutes les lanternes, pour s’apercevoir un peu tard, toujours trop, qu’elles n’étaient que vessies.

 

Une idée lui vient, il fouille son portefeuille, déjà grand ouvert sur la table pour pointer les quelques tickets du mois passé de sa carte de crédit, il glisse ses doigts sous sa carte d’identité, en extrait sa carte d’électeur dont il fait une boule qu’il jette par terre. Le chat, aux aguets, court de suite après et part en dribblant avec, vers quelque part sous les meubles.

Ses doigts hésitent. Il louche sur sa carte d’identité « FRANÇAISE », crie-t-il dans sa tête, en saluant de sa main droite, paume ouverte sur la tempe. Il se tâte, il lui ferait bien un sort aussi à celle-là, au nom des noyés de la méditerranée, des irradiés d’Aréva, de l’extrême droite pétainiste si vaillante depuis un siècle, de la monarchie élitiste et républicaine, de ses ghettos sociaux, puis d’un tas d’autres griefs qui se bousculent dans sa tête.

Le vert de sa carte vitale lui fait changer l’ordre du jour. A voix basse, « Oh, toi aussi, bientôt tu ne me seras plus d’une grande utilité. Médéric me proposera le risque cancer à des prix prohibitifs, je dirais non, mon portemonnaie refusera, et je crèverai avant ma retrai…Bé non, elle n’existera plus, non plus, ducon ! Tout le monde va être son propre patron bientôt, on s’appellera tous Hubert, enfin…. Uber …Alles !»

 

Il se recule dans son fauteuil, les mains derrière la tête, réprime un bâillement et s’étire. Il se dit qu’il est grand temps d’aller se coucher mais aussi de passer à des choses plus concrètes que le refus administratif gentillet du système. Oui, bien plus concrètes, se répète-il, la nuit lui portera conseil.

 

Il se lève tôt, très tôt, bien avant le réveil. En partant, il laisse un petit mot affectueux sur le frigo prétextant un truc à faire au boulot, comme cela lui arrive de temps en temps. Avant d’embaucher, il a le temps de lancer un pavé dans la vitrine de la permanence du PS, puis un autre dans celle du FN, et de taguer « Ne travaillez jamais » sur le portail de sa propre boite. Il sait qu’il n’y a pas de caméra de surveillance sur ces lieux qu’il connait,  il n’a pris aucun risque avec les cailloux pris vite fait  sur un chantier par ses mains gantés. La bombe fluo trainait, elle, depuis longtemps dans la cave, il s’est contenté de la jeter au tri sélectif après son méfait. Un petit sourire en coin lorsqu’il vient pointer, devant les haussements d’épaules et de sourcils de la majorité des silencieux qui entrent dans l’entreprise en regardant son tag encore dégoulinant.

 

La journée se passe, contraignante et ennuyeuse au possible comme les autres du reste de la semaine. En sortant,  madame rentrant plus tard que lui, il fait donc un saut à l’association de chasse pour prendre une carte. Il a eu du mal à retrouver son vieux permis dans la cave, ce matin. Le grand tonton le lui avait payé lorsqu’il était adolescent, il aimait tirer… mais pas sur les animaux, il rentra même bredouille une année entière pour ne pas vexer l’aïeul, le fusil avait été remisé depuis longtemps. Son alibi construit, il passe ensuite au club de tir pour s’inscrire et pouvoir s’entrainer bientôt. Son statut de chasseur suffit aux deux gars de permanence au look para militaire, il n’éveille aucun signe de méfiance de leur part, sa licence arrivera vite.

 

La semaine se passe, la copine a bien regardé de travers cette soudaine passion pour le tir, chambré un peu, puis bon, elle est passée à autre chose en haussant les épaules, mettant cela sur un coup de nostalgie, ou une passade éphémère de son bonhomme « C’est bien masculin, ça, tiens ! » Il s’est marré, l’a embrassé, puis le jeudi soir est parti faire des cartons avec les armes mises à disposition au stand de tir. Même avec des rides, il n’a pas trop perdu de son habilité, les habitués opinent devant ses scores. L’alibi pour l’accès aux armes se bétonne définitivement.

 

Le samedi matin, au tout petit jour, au lieu d’aller courir comme  avant, il fait le mur du stade de l’Agglomération, puis au milieu du terrain de foot du club de ligue 2, il  trace avec un grand bidon de désherbant,  un « No vote. footez les dehors ! » en lettres géantes . Il en rigole encore au retour, avant de rentrer petit déjeuner, lorsqu’il s’arrête dégonfler tous les pneus de la voiture du député juppéoconservateur.

 

Le lundi, à la pause du midi, les collègues ne parlent que de ça, enfin ceux qui vont au stade, pas les autres qui regardent la télé, ignorant tout,  puisque les images n’en ont rien montré, et les journalistes, rien dit. Sur le journal local, rien non plus, sauf le député qui s’insurge tout à coup contre la hausse des incivilités, en parlant des agressions sur les permanences des partis démocratiques. 

« Ce n’est pas fini, mon pote » marmonne notre délinquant en refermant Ouest-torchon pour repartir bosser.

 

Les semaines passent, ses balles s’enquillent de plus en plus souvent dans le centre des cibles. Une voiture de la gendarmerie brûle. Le château des actionnaires d’une holding renommée est défoncé à coups de godet du tracteur emprunté à leur jardinier, en son absence et celle de ses patrons. Il se qualifie pour la finale régionale du tir à la carabine longue distance. Le jeu de pelles d’une retenue d’eau est levé par un vandale nocturne, ce qui inonde une partie du plus grand abattoir de la région, laissant à ses ouvriers, deux journées de chômage technique. La caserne du régiment est perturbée par une épidémie de sucre dans le carburant. Il gagne. Sa photo de médaillé du tir est dans le journal à coté de celles de l’incendie du siège du Medef. La voiture du député brûle aussi, celle du maire peu après. Le préfet est démis de ses fonctions, deux compagnies de CRS viennent aider une police sur les dents. Le triathlon de réputation européenne est annulé faute de combattants; en pleine épreuve cycliste, plusieurs centaines de clous et de punaises ont été disséminés sur les trois portions les plus désertes du parcours. L’extrême droite est toute proche de remporter une cantonale partielle, son jeune candidat tout surpris se sent des ailes, il se lâche donc sur les musulmans et les chômeurs, mais aussi sur les vieux, ce qui lui fait perdre le second tour. Un plan d’installation d’urgence de caméras de surveillance est adopté à l’unanimité par le Conseil départemental, financé entièrement par l’État.

 

Il ferme son ordi sur cette nouvelle « Eh merde ! Faut que je passe au Plan B» s’écrie-t-il, le fiston en lâche sa console de surprise. Il s’en aperçoit, et s’excuse, prétextant une fausse manœuvre informatique. Maintenant qu’il est passé à trois séances d’entrainement hebdomadaires au tir, dont il est devenu le héros, il pense pouvoir obtenir ce qu’il cherche, mais cela nécessite un peu de finesse, plus de doigté qu’une gâchette. Il a repéré les deux-trois passionnés d’armes, des collectionneurs acharnés et prêts à tout. Il a besoin d’une filière pour trouver ce dont il a besoin, au black, sans traçage des munitions ou identification d’une arme possiblement criminelle. Il trouve. Le gars est compréhensif. Il lui lâche qu’il se doute bien qu’un champion comme lui cherche d’autres challenges. Se méfiant du double sens, il reste prudent mais obtient l’information. C’est Bruxelles et un week-end en amoureux qui lui permettent de ramener dans ses bagages, le moyen de tirer à des centaines de mètres, précisément et sans trop de bruit, même de nuit, tout en restant loin de la police, avant, pendant et après.

 

La première cible, il l’a déjà choisie : le jeune facho qu’il a failli faire élire. Il mène son enquête sur le lascar dans les trous épars que lui laisse sa vie quotidienne, sa petite famille ne se doute de rien, le tir est même devenu l’excuse-mensonge  la plus évidente. Le nazi d’opérette est juste un fils à papa, qui fait du quad, et rien d’autre à part sa virale politique virile, à heures régulières, toujours sur les mêmes chemins, seul ou à plusieurs crânes rasés sous le casque sans pointe.

 

Ce sera seul. Un mercredi soir dans un chemin creux. La première balle fait éclater un pneu avant, le quad se renverse, éjectant son pilote. La deuxième balle fait exploser le réservoir, la boule de feu terrorisant le candidat aux élections, aplati derrière un tronc. La mire de la lunette pointe le casque, reste un instant dessus, mais se détourne et encadre de trois balles le corps de sa cible, un impact juste devant la tête, l’autre après ses bottes, le troisième décroche une branchette au-dessus du jeune homme qui se pisse dessus, tout agité de tremblements. Le tireur ramasse ses douilles et s’en va.

 

Quelques jours passent. Vides. Aucune info. Rien.

 

Il tente de se renseigner ensuite sur son député préféré mais la présence constante de deux types baraqués à oreillette et lunettes noires le dissuade d’oser quelque chose. Il aurait bien aimé. Il part assister avec curiosité à la visite d’un ministre d’État  pour l’inauguration d’une nouvelle piscine, là, le dispositif de sécurité impressionnant et la foule le font reculer.  Il s’effraie en s’imaginant ce qu’il ne voit pas, dont il ignore même l’existence, mais qui est là, surement. Il craint  beaucoup de découvrir la face cachée de l’iceberg sécuritaire trop tard, Et le Titanic, très peu pour lui, son nom n'est pas Bond, il ne veut pas couler sans rien pouvoir faire. Pour le Président ou un autre de ces animaux à sang froid, il se résout avec difficulté de la faiblesse de ses moyens pour se les faire et puis y renonce, in fine.

 

Il le désirait tant, pourtant. Les regarder avoir peur, les observer se débattre avec elle, pas seulement la peur de n’être pas réélus, ou celle de ne plus avoir cette vie aisée payée par la république de la vacuité, mais la peur vitale, celle qu’aucun spin doctor ne pourrait dissimuler ou mettre en scène, qu’aucune richesse, même la plus grande ne pourrait payer le prix, qu’aucun journaliste mainstream ne montrera jamais.

Oui, la peur des soumis, celle de perdre son existence et le goût de la vie, oui, celle du chômage, de la misère, des recommandés de l’huissier dans la boite aux lettres, d’être malade sans accéder à un médecin, de travailler jusqu'au cimetière ou la peur viscérale de la rue, et l’ultime, celle de la guerre.

Cette peur humaine, universelle, aurait pu, peut-être enfin le pensait-il, leur rendre le sens des valeurs et des priorités, ou à tout le moins leur faire laisser la place à des gens dotés de ces qualités, la dignité et le respect des autres leur étant désormais et définitivement inaccessibles.

 

Ne croyant plus aux justes équilibres des pouvoirs et contre-pouvoirs des rapports de forces de notre démocratie à bout de souffle, il a échoué au retournement de la peur contre eux-mêmes. Il ne le regrette pas, mais le prix de la vie est trop élevé, celui de la sienne bien sûr, mais aussi de la leur, pour ne pas devenir comme eux. Maigre consolation.



06/10/2016
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