Les billets de Joseph

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Sa part de Gaulois

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1981, l’année de la mort de Brassens, de celle de Bob Marley, de l’élection de Mitterrand et du Bac littéraire de Magyd Cherfi, le quatrième évènement pourrait vous paraitre l’anomalie au jeu du cherchez l’intrus, ce qui est précisément  l’objet du récit du Chanteur-parolier du groupe Zebda paru à la fin août chez Actes sud, dans lequel on retrouve l’empreinte des trois autres.

Nous sommes donc dans une cité des quartiers nord de Toulouse, Magyd va passer son bac, le premier arabe de la cité à y parvenir, un événement qui ne devrait pas en être un.  Sans échelle de temps précise, nous vivons les quelques mois précédant l’examen et son épilogue. C’est l’occasion pour lui de se replonger dans la vie de sa rue avec la distance du temps et certainement de l’âge, de la quête de son identité, et pour nous de suivre cette jeunesse, à ghetto ouvert.

 

Le style est agile, l’humour omniprésent, mais le propos empreint de gravité, avec une empathie certaine pour ses contemporains même les plus « tarés » y sont humanisés. Il n’empêche pas de ressentir la rudesse de cette vie, la férocité des relations qui finissent souvent par des claques, tout comme les dialogues à la ponctuation imagée des cités « Con de ta mère…Pédé…Ferrrmme ta guil ! », la vie y déborde à chaque page telle la promiscuité du quartier ou du T6 familial, le questionnement identitaire et ses réponses brouillées aussi,  au gré d’épisodes successifs, qui vont de l’anecdote de quelques lignes au chapitre de plusieurs pages. On peut lire chacun séparément, les uns des autres, et picorer à loisir les stigmates du rendez-vous manqué de l’intégration.

 

«- Comment t'appelles-tu déjà ? - Magyd. - Heu... C'est un peu compliqué pour moi, je t'appellerai Gilles. » 

« Être français tout doucement, par couches successives, sans efforts, et un beau jour : - Bonjour Mohamed.- Non, moi c'est Jean-Philippe, comme Johnny. »

 

Les parents de Magyd sont algériens, elle, fille des montagnes de Kabylie, lui maçon, contrairement à eux, l’école de la république lui a donné le goût des mots, les lire mais aussi les écrire, et plutôt bien.

« Pour de vrai, tout n'a pas été coloré de noir dans la piaule à Jules Ferry. Quand j'y pense je me dis qu'on a vécu l'extravagance. Et cette extravagance a débarqué quand on nous a tout de go annoncé que nos ancêtres étaient gaulois. Le croirez-vous ? On a aimé ! On n'a pas détesté ce conte de fées. La ballade des schizophrènes a commencé là, on n'avait pas dix ans.
Il faut dire qu'à l'intérieur de nos chaumières on racontait les Français dégueulasses, tortionnaires et mangeurs de porc. A l'école, ces mêmes « porcs » nous raccrochaient à un incroyable arbre généalogique appelé « France ». A cet âge, on n'a pas détesté appartenir à la « grande famille », c'était presque le sentiment de ne plus être orphelins. Enfin des réponses soulevaient la chape pour un éclaircissement de la genèse.
On ne savait rien de l'Algérie si ce n'est la guerre d'Algérie. En guise de socle, nos parents nous offraient leur lutte et pour peu qu'ils n'aient pas été des martyrs, ne restait plus que le mythe d'un peuple héroïque. On trouvait ça troublant que nos vieux aient été un temps des héros gigantesques puis, sous nos yeux, de pauvres analphabètes atterrés qui nous intimaient l'ordre de ne jamais quitter l'ombre de tous les platanes, de ne pas faire de vagues sous peine d'être renvoyés comme de vulgaires chahuteurs. »

 

« Français, jusqu’à dix-sept heures ! Et ensuite la rue nous broyait. »

 

Très tôt, il devient le poète de sa rue, statut qui lui confère une relation pour le moins « privilégiée ou particulière» avec les mères et les filles, mais aussi un traitement spécial « du brutal à l’utilitaire» par la gente masculine - Je n’en dirai pas plus- . Le collège va voir disparaitre les potes et le frère éjectés vers les filières techniques, l’accès en  seconde, au monde des blancs, lui conférer définitivement le statut d’intello, si singulier en un tel lieu.  Sa mère le surprotège, transfère entièrement ses désirs de réussite sur lui, jusqu’à l’étouffement parfois, en bonne mère méditerranéenne.

 

« On a été français un temps, le temps de la petite école qui nous voulait égaux en droits. On a aimé ce « nous » qui nous a fait frères avec les « cheveux lisses ». On ne savait rien d'une quelconque histoire nous concernant, pas la moindre référence d'un grand homme de lettres, d'un poète, d'un peintre, d'un architecte de Béjaïa ou d'Alger, rien d'un sportif de Sidi Bel-Abbès ou d'un exploit auquel s'identifier. Alors on s'est agrippés au conte gaulois, aux pages pleines de héros blonds aux yeux d'émeraude et on trouvait ça chouette d'être blond, d'avoir les yeux bleus. On pensait que peut-être on pouvait le devenir à force de prière. »

 

Dans son année de terminale, Magyd fait l’écrivain public, du soutien scolaire pour « lever les barrières à bicots », participe à un club de théâtre, avec Momo qui tentera l’audition -terrible- au grand théâtre de Toulouse.

Ses mots et son savoir, il les met à la disposition, passeport possible vers une identité qu’il cherche encore pourtant, il tente de les faire partager, pour donner la force et la matière qu’il a trouvée dans les bouquins. Depuis l’école élémentaire, il  consolide tout ça quand les autres partent au foot, dont il a été banni très tôt, manu militari, puis qu’en esthète, il a mis à profit ce rôle de spectateur pour lire un peu plus, ou écrire des poèmes aux filles, et plus si affinités.

 

Les saynètes avec les jeunes filles notamment, sont remarquables, elles disent toute la difficulté de refuser l’aliénation, insupportable, mais dont elles sont prisonnières par les tabous et obligations qu’elle génère. Ou comment condamner une partie de soi-même pour tenter de devenir un autre soi-même identique ou presque, mais acceptable côté français, et coté quartier en même temps ? Cet équilibre impossible est une quête sans fin sur laquelle  les jeunes de la rue se cognent sans issue et sans cesse, comme dans un mur infranchissable.

 

« Ils vivaient la politesse comme une défaite et forçaient ma nature à esquinter la langue de Molière, à rejoindre les codes de leur colère. »

Et pour ceux qui osent, la tête d’arabe est l’autre écueil, voire un presque complexe d’infériorité –Frantz Fanon n’est pas loin, mais en moins austère-, les tensions internes de la double identité incertaine qui ne peut en faire une seule, elles handicapent et maltraitent, même pas besoin du raciste de service pour se flinguer tout seul.

L’élection de Mitterrand est ainsi vécue comme une catastrophe pour la vieille génération qui croit qu’il va les renvoyer en Algérie, oui, pour eux c’est toujours le guillotin à fellaghas, il revient. Le contraire pour Samir qui a choisi la politique comme Magyd les mots, et Momo le théâtre, pour s’évacuer de sa condition, espoir dont les deux autres se moquent, car l’autodérision les accompagne tout au long du livre, et l’auteur ne s’épargne pas.

 

Le Bac arrive, comme la plupart des lycéens de l’époque, il l’a surtout préparé au troquet et séché ou fait des impasses sur tout ce qui n’était pas important. Il s’est ouvert au rock’n roll, ses potes rockers trouvent qu’il chante juste, écrit bien,  l’initient, et surtout l’accueillent pour ce qu’il est, pas pour d’où il vient, avec bienveillance et sans manière, loin de la cruauté de la misère des quartiers nord.

Proche de l’échéance, iI ne sait plus trop s’il veut conquérir le graal ou le rater, il refuse d’être l’exception quelque part, de quiconque, la pression familiale est forte, les enjeux le dépassent, car il sait bien qu’il ne sera pas ingénieur ou docteur, ou même avocat -le « bandit » du coin lui promet une sacrée clientèle comme seul avocat arabe du pays, après l’avoir tabassé, comme d’habitude -.

 

Il a donc son Bac. Sa mère est au-delà de la fierté, son quartier lui renvoie des signes de reconnaissance insoupçonnés, y compris à contre-emploi.  Ses parents tuent le mouton, les femmes d’un côté du rideau, les hommes de l’autre. La religion est dans ce récit, plus proche de la coutume traditionnelle que du dogme omniprésent, mais sans surprise, les jeunes  femmes trinquent à un prix élevé, dans le même temps, les femmes adultes sont la ressource de stabilité des familles.

Il sèche la fête. Peu de temps après, un de ses potes musicos, blanc et punk, se fait dépouiller dans sa rue juste parce qu’il le cherche…pour lui annoncer qu’ils ont gagné un tremplin rock et partent en tournée. Magyd monte dans le bus pour ne plus jamais revenir dans sa rue, émancipé via le Bac mais pas, par le Bac.

 

Je le laisse conclure.

« Au lieu de la grande révolution des quartiers ou du grand chambardement prolétarien, à défaut d’être le porte-parole des jeunes issus de l'immigration ou l'héritier métis d'un peuple des « Lumières », je suis devenu « moi ». Je me suis cru tiraillé, schizophrène et bancal, je ne l'étais pas plus que d'autres, sauf qu’habité par deux histoires qui se faisaient la guerre, deux familles hostiles, deux langues irrémédiablement opposées, me suis plu à être la victime expiatoire. Comme le monde s'ouvrait à moi j'ai fait de mon fardeau des ailes, de mes blessures un bouclier, de mes fêlures identitaires deux richesses dans lesquelles s'est engouffrée la seule idée qui vaille, l'universel. Et devenant Magyd,  j'ai juste récupéré ma part de Gaulois. »

 

 

A lire donc, et relire.

 

En ces temps ou des gens manifestent pour refuser des centres d’accueil en se justifiant par le fait qu’on en fait plus pour les Syriens que pour « nos » pauvres. Mais les a-t-on vus manifester contre la misère et les ghettos ?

 

En ces temps ou un premier ministre socialiste refuse l’analyse sociologique et critique des parcours de quelques enfants perdus de la génération d’après celle de Magyd au nom du maintien de l’ordre. Le déni continue.

 

En ces temps où l’assistanat est devenu, selon Wauquier, un confort de vie, qu’il faut réduire à néant pour retrouver le goût du travail. Travail qui n’est plus que précarité ou presque et bon qu’à émanciper les actionnaires et leur taux de rentabilité.

 

Puis Fanon encore, toujours actuel, dans « Peaux noires, masques blancs » : Une société est raciste ou ne l'est pas. Tant qu'on n'aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. Dire par exemple (...) que le racisme est l’œuvre des subalternes, donc n'engage nullement l'élite, que la France est le pays le moins raciste du monde, est le fait d'hommes incapables de réfléchir correctement »

 

Une petite de Zebda en plein dans le sujet

 

 

Magyd Cherfi a aussi été le parolier intermittent de cet inconnu

 

 

 



11/10/2016
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