Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Sans

 

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Première journée ensoleillée sur les chantiers navals. Du fond de ma tente miteuse et déchirée, planquée dans les buissons de la haie, derrière de jeunes pins, j’émerge. Le soleil est haut, je ne sais pas quelle heure il est, mon portable est déchargé depuis plusieurs jours, qu’importe.

Je suis toujours vivant, oui, je peux compter mes douleurs. Ma joue est toujours enflée, enflammée par cette maudite  rage de dent qui n’en finit plus. Ma mycose de l’entrejambe me gratte comme ce n’est pas possible, mais les furoncles de ma jambe gauche semblent me laisser en paix, je n’ose pas regarder, j’ai surtout un putain de mal de crâne, ma soirée au blanc sec laisse ses traces.

 

Dans la pénombre, ma main aveugle cherche la bouteille d’eau et l’ibuprofène, elle tâtonne puis les trouve quelque part sous les oripeaux qui m’entourent, ceux de mon nid à moi. J’ingurgite deux cachets, et j’attends qu’ils agissent. Je regarde dehors. Des gens honnêtes passent sur la digue, ils viennent du vieux port et vont aux minimes en un flot continu. Je distingue au loin les flonflons de la fête foraine, et telle une vache, je regarde le train des vacanciers passer. Des jeunes couples avec des enfants, souriants, des groupes de cheveux blancs bavards, quelques sportifs qui courent ou pédalent leur ration quotidienne, musique à l’oreille, des amoureux aussi, seuls au monde mais heureux, je détourne la tête. Je ne suis pas là, de toutes les façons. Pas qu’ils m’ignorent volontairement, comme quand je tape la manche, non, là,  ils ne me voient simplement pas, je suis en retrait, planqué dans ma verdure urbaine, invisible, au milieu des débris de ce camp de cloches dont je suis à cet instant le seul locataire précaire. Puis ils regardent devant eux pour éviter de percuter un semblable touriste comme eux, vu le débit c’est possible, ou alors ils ont le regard attiré vers le large par la forêt de mats et de coques du port des Minimes, véritable aimant à appareils photos et souvenirs.

 

Ils pourraient peut être y voir mon bateau, celui qui m’appartenait encore, il y a si peu de temps, juste avant que mon patron, mes huissiers, mon notaire et ma femme, en dernier lieu me jettent dehors. Ça m’a fait tout drôle, ça a été très dur, moi qui croyais que ça n’arrivait qu’aux autres, aux pauvres types, aux dingues ou aux paumés, quoi, je n’ai pas compris tout de suite que c’était un aller simple pour la rue, enfin pour le quai.

 

Bon, je me lève. Ma mycose se frotte sur l’entrejambe de mon jean raide de crasse : jouissif. Je me tape alors la tête dans une des faitières de l’igloo, mon abcès me fait pousser un grognement étouffé, le pied ! Je vais quand même essayer d’aller me laver aux sanitaires des voileux, un marin sympa me fera bien y entrer en passager clandestin, ca fonctionne souvent la solidarité des gens de mer, ils aident les naufragés, eux, toujours, même économiques, même glauques. Sinon, j’irai aux sanitaires de la plage, à l’eau froide, sous le regard courroucé des gens normaux que mon irruption dérangera, à coup sûr. La propreté, c’est la seule règle que je m’impose encore. Pour les fringues c’est plus difficile bien sûr, mais j’y arrive avec le secours Pop mais pour le reste, j’ai lâché du lest, tout devrais je dire, en fait, les digues de mon image sociale ont rompu. L’alcool m’a fait renoncer à toute dignité comportementale mais il est un précieux compagnon d’oubli et de voyage. La came, je n’ai plus les moyens. Puis le solvant des ateliers du Port, c’était trop violent pour ma petite santé, j’ai failli en crever, la maraude du Samu Social et les pompiers m’ont sauvé la mise, tels les ange-gardiens des gens comme moi.

La bouffe, ça va, les poubelles des restos de La Rochelle sont une aubaine, et au pire il y a les sandwichs du midi au parking notre dame, ou le resto du foyer de l’Escale. Je ne crèverai pas de faim, c’est sur, et avec ce monde, on trouvera toujours l’exception qui fera le geste, une pièce ou la boulangerie, il y en a même qui vous regardent dans les yeux et vous adresse encore la parole, voire même vous saluent.

Quand c’est vraiment la dèche, la poste, pardon, la banque postale fait le joint. Ma minuscule pension d’invalidité me le permet. Je ne sais plus trop ou j’en suis, l’autre jour, la guichetière qui me parlait petit nègre, rapport à ma condition sans doute, ou sa supériorité supposée de salariée, je ne sais, bref, elle m’a fait comprendre que j’avais de quoi vivre mieux, mais beaucoup mieux, avec un toit, si, si, ai-je cru comprendre. J’ai fait ma tête de con, pris mes trois cents euros et me suis tiré. Elle commençait à prendre à témoin toute la queue postale en me traitant presque de nanti, cette conne, j’ai claqué la porte, cela eu l’avantage de lui claquer le beignet en même temps.

 

Bon. Me v’là rendu aux toilettes portuaires, un signe de tête à un barbu à la peau parcheminé que je connais de ma vie d’avant, il me dit bonjour et me laisse sa place. Cool. L’eau chaude est mon plaisir, ma jouvence qui me sourit. La mycose s’estompe, enfin la gratouille ou la chatouille s’effacent un peu, quoi, parce que je viens d’oser regarder, ce n’est pas terrible, purulent, crevassé, berk ! Mes furoncles n’ont plus de pus, pas de douleur au toucher, un problème de moins. Je me lave les dents, et d’une impulsion perce mon abcès en pleurant, l’instant d’après est une libération, pleine d’une odeur fétide et de sang recraché en sanglotant. L’hôpital sera mon objectif de la journée. Je n’aime pas, ils nous reçoivent pas bien, je les emmerde, c’est évident, ils m’emmerdent aussi les carabins, avec leur ton moraliste et leurs grimaces dégoutées pour ceux de la CMU. Puis ils ont l’air à cran, il y a toujours des malades dans tous les sens là dedans, des vieux surtout, râlant des heures sans être pris en charge pour autant. Ou des gonzes avec des traumas pas possibles, entourés de leurs familles ou d’amis, alors que moi, tout seul, avec mes puces et mes bobos, je gêne, sans doute. Je patienterai. J’ai tout mon temps. Le temps se dilue, le pichet aidant, tant et si bien que j’ai même l’impression que ca passe vite parfois. Attendre c’est aussi être sur qu’il y a quelque chose après. Ce n’est pas tous les jours : fête.

 

C’est parti, je reviens tout propre à mon minable camp, je range un peu, étend mon linge, ce genre de choses, je sens alors un regard sur moi.  Une famille de vacanciers s’est aperçue de ma présence, normal je bougeais. Un champ d’incompréhension se matérialise entre nous, les dix mètres qui nous séparent sont des mondes infranchissables. Je devine à la tête de la dame qu’elle est stupéfaite qu’on puisse vivre sur un tel tas de merdes. Je m’enfonce vite fait dans mon igloo caché par les taillis, je crois entendre les paroles du monsieur à ses enfants sur l’exemple à ne pas suivre que je représente, là, en vrai, à cet instant, en direct-live sur l’exclusion. La misère faut qu’elle se voit, sinon comment ils supporteraient l’usine, les chefs, leurs petites vies s’ils n’avaient pas peur de tomber là où je suis. C’est déjà ce que je disais quand j’étais de leur monde, celui du crédit, du monospace et des vacances à …l’île de Ré. Ouf, ils sont partis.

 

Je prends mon sac à dos, avec mes papiers, le seul bien que je suis parvenu à ne pas me faire piquer depuis que j’ai débuté ma vie au grand air. Ce soir quand je rentrerai, tout aura peut être disparu, ou un punk à chien squattera mon igloo, trop costaud ou trop barge pour que je le vire à coups de pompes. L’incertitude, elle me rendait malade au début, plus que l’indifférence des insérés, je flippais grave, brimé par le regard des autres, horrifié par mes compagnons de caniveau,  angoissé par la nuit qui arrivait, stressé par un repas raté, rempli d’anxiété par le nombre de décisions vitales qu’il me fallait prendre chaque jour de cette vie de chien. Manger, se laver, dormir, se soigner, se protéger, ce n’est pas facile sans repères, sans murs,  ni statut social protecteur, ni aucune présence humaine. Puis j’ai réussi à m’habituer, miraculeusement, à ne vivre que l’instant, sans prévoir le moment d’après. Quand ça ne va pas, je me rappelle mes voyages de jeunesse en Afrique avec ces gens, là-bas, qui n’avaient rien, je me sens tout à coup presque privilégié, c’est ballot, non. Ils étaient faits à ce mode de vie. Prévoir ? Pourquoi faire en ce cas. Protéger quoi ? Si on est propriétaire de rien. Je m’y étais fait à cette tambouille, un peu à ma sauce, un peu contraint et beaucoup aidé par l’absorption inconséquente de substances chimiques de toutes sortes, les soins palliatifs à ma mort sociale en quelque sorte. Le fait d’avoir un compte bancaire encore garni comme soupape de sécurité y contribuait surement, mais je faisais semblant de rien, regarder mon déclassement bien en face m’aurait tué.

 

Après avoir un peu glandé à regarder les pécheurs et passer les bateaux -sans glace à l’eau- , j’abandonne la station météo et la passerelle Nelson Mandela –qui donne sur une digue en cul de sac…un message politique sans doute-, je remonte lentement vers la gare, où je croise Mickaël, mon copain de galère de mes débuts. 20 ans de rue, un roc, c’est lui qui m’a trouvé une place au foyer des Cordeliers pour mon premier hiver. C'est grâce à lui que je me suis astreint à la douche journalière et au petit-déjeuner au Secours catholique. Sans lui, je serais mort. C’est mon frère, mon poteau, j’envie sa force, sa détermination tranquille. Il m’a appris à ne pas tomber plus bas, si, si, il parait que c’est possible de rester debout même sans rien. Il se dit anarchiste, il parle avec un fond d’accent germanique, maigre comme un coucou, calme en toutes circonstances, seuls les yeux fiévreux trahissent la rage et l’énergie. Il zone dans un recoin perdu des locaux SNCF. En solo, personne ne sait où c’est, pas fou, il se protège, lui. Sinon, il est un peu comme moi. La vie collective avec les autres, ce n’est pas son trip, par contre il a ce goût des autres que je ne connais pas, il a cet instinct immédiat de sentir à qui il a à faire, la vie au milieu de la jungle urbaine a du lui donner au moins cela. Et quand il juge que c’est bon, c’est pour toujours. On cause, comme d’habitude, je lui file une des cannettes de mon sac. On trinque de nos sourires incomplets. Je lui parle de l’hosto, il me dit juste que c’est mieux d’y aller. Il embraye sur l’été qui arrive, avec les Francos et la migration de zonards qui l’accompagne, « une concurrence déloyale pour les sédentaires de souche comme nous»  me dit-il en souriant.

 

Là, je comprends soudain pourquoi il me cause de ça, car il me raconte des copains à lui, qui vivraient en  une sorte de communauté biolibertaire  autonome dans un trou perdu au fin fond de la Charente. « Tu devrais y aller, kamarad, l’été, ici, ce ne sera pas fait pour toi, t’es un gentil. Trop, peut-être… » Il me tape dans le dos, fraternel. « Je te dis ça, j’te dis rien, hein, tu fais comme tu veux, t’es libre » Il se marre, s’étouffant presque, de sa voix rauque et tabagique. « Tu pourras revenir en septembre pour la rentrée des gosses ».  Je ris à sa blagounette, mais un petit signal d’alarme s’allume dans mon cerveau. Message reçu. Me barrer avant juillet s’inscrit dans ma liste vierge des choses à faire.

« Et toi ? ». Il me répond évasif…. « Je crois que je vais retourner en Espagne, à mon ancien squat de Barcelone. La Rochelle c’est trop calme pour moi, même avec les nuits debout, je m’ennuie ici. Il parait qu’il se passe des choses là-bas m’ont dit les copains du groupe, il y aurait peut-être un espace pour nous, j’veux en être si ça marche enfin, merde, quoi, ce sera mon dernier coup, après je serais trop vieux. Ça s’appelle : Podemos ! »

 

 

Photo issue du documentaire "Au bord du monde".



14/06/2016
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