Les billets de Joseph

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TousSaint Pierre la Mer

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Arrivés en bande la veille pour quelques jours au bord de la Méditerranée, leur première sortie est pour la plage. Méconnaissable. Les vagues d’octobre ont bousculé le sable, une sorte de butée irrégulière s’est formée au bord de l’eau, formant une haute marche informe pour accéder au sable mouillé. Du bois flotté est disséminé un peu partout, parfois jusqu’au muret du front de mer, des troncs, des buches, des branches cassées, plus ou moins élimées ou polies par leur séjour dans l’eau salée, des objets et bouteilles en plastique, noyés dans de petits amas d’algues parsèment le tableau, en assez petit nombre. Des inconnus ont construit avec l’ensemble, des structures postmodernes avec cet effet mer particulier, oscillant entre la cabane et la palissade, quand ce n’est pas de l’arbre reconstitué, entre le très moche ou le simplement joli.

Au fond de la plage, les pluies mêlées à la houle ont créé et emprisonné de gigantesques flaques de quelques centimètres de profondeur, les mouettes se plantent au milieu pour ne pas être dérangées. Quelques brins d’herbe rachitiques tentent d’envahir la plage sur de grandes étendues éparses, mais ils ne verront pas sans doute pas les prochains aoûtiens.

 

Cette plage est déserte, pas une âme qui vive, les copains croisent un ou deux locaux mais pas plus. Quel contraste avec l’été ou le combat territorial des corps enduits est permanent et sans merci, à grand renfort de parasol, d’étalage stratégique de serviettes, voire d’une lutte âpre pour que les enfants puissent creuser leur trou ou y monter leur pâté, et puis enfin courir partout, piétinant, sablant ou mouillant les centaines de gisants, cuisant en maillots de bain de toutes les couleurs.

 

Le poste de secours fait face à l’invisible Afrique au large, le regard vide, les jumelles des sauveteurs absentes, tout comme le drapeau triangulaire délivrant le sésame pour faire trempette. Aucun vendeur de glace ou de chichis ne passe, ni ne crie « beignets à la con, à la con, à la con…fiture ». Aucun avion ne longe la plage avec une banderole de marque, même les cerfs-volants se sont barrés. La paillote -désarmée pour l’hiver- montre son vrai visage : un laid container déclassé tout rouillé associé à un vénérable cabanon mobile aux lames de bois fatiguées, faisait donc office de baraque à frites ; le tout est envahi par le sable. La petite bande après avoir fait ce tour d’horizon, trouve beaucoup de charme à cette plage de Toussaint. L’un d’eux rigole «  Ce n’est plus St Pierre la mer, mais St Pierre la mort ! ».  Le tracteur et les cantonniers ne doivent donc pas chômer l’été, pour présenter le billard trop plat et trop propre, chaque matin de congés payés, au pimpin moyen pour qu’il puisse y faire bronzette. Car ici, pas de marée atlantique pour lisser le sable sans huile de coude.

 

La bande regarde à droite, le Canigou se devine au loin, il fera donc beau. Ils optent pour partir se balader à gauche, vers l’embouchure de l’Aude, le seul coté épargné par les bétonneurs. Comme les gosses, ils ôtent leurs chaussures. Au départ pour aller voir si elle est froide. Elle l’est, mais à peine fraîche, tout comme  le vent -le Cers- qui soulève de ci, de là quelques cinglantes volées de sable. Le plaisir du contact de l’eau et du sable humide n’empêche pas le gros malin du groupe de lancer le concours « de celui qui ira le plus loin dans l’eau sera dispensé de tâches ménagères ». Le jeu finit dans les rires, par mouiller les bas de pantalon, si bien que tout le monde oublie d’en désigner le vainqueur.

 

Un peu de marche, ils arrivent à la plage des naturistes, nue aussi.  Et dans le même état que celle des textiles, la nature tente aussi d’y reprendre ses aises. Un kytesurfeur solitaire, blond et musclé comme il se doit, les salue d’un saut et d’un sourire, vire tout près d’eux dans un jet d’écume, et repart, toujours plus loin, à fond la caisse. Ils bifurquent vers l’étang de Pissevaches (…). Encore un peu de marche au hasard dans cette sorte de marais lagunaire en site protégé, comme une toute petite, petite, Camargue, lieu de rencontre des eaux douces et salées, mais uniquement peuplé d’oiseaux. Eux aussi absents, les migrateurs sont déjà partis au soleil, les sédentaires demeurent invisibles, même les habituels flamands roses semblent être partis pour Gruissan tout proche, les marcheurs arrivent juste à apercevoir une aigrette mais leur discrétion de touristes en goguette l’a brusquement fait fuir.

 

Ils reviennent sur leur pas, quittant le site naturel, ils optent pour un retour par le front de mer. Un bien beau mot pour désigner le ciment d’une double piste cyclable et piétonne longeant le muret de séparation de la plage, un banc et un lampadaire d’un bleu pétant rythment leurs pas, tous les 15 mètres. Ils longent le grillage du camping, déjà fermé, les mobiles homes succèdent aux mobiles homes dans une ambiance de village fantôme, malgré une dernière animation de l’automne avec ses feuilles mortes.  L’aspect prison pour vacanciers ne peut échapper à l’ironie des amis, se moquant des dérisoires parterres paysagers, des agrandissements caravaniers ou encore de terrasses laborieusement bricolées, qui ont beaucoup à voir avec l’importation du pavillon du lotissement ou la reconstruction in vivo du balcon de l’appartement citadin. 

Passé le camping, le groupe longe un deuxième habitat propre aux estivants, le studio ou le deux pièces type Merlin plage, horizontal ou vertical. Pour faire local, les toits sont en tuiles rouge et les peintures claires : le jaune, le pourpre voire le vert olive tentent de donner l’image factice d’une ville estivale. Difficile de rendre sympas ces clapiers, le peu de présence humaine de cette fin octobre accentuant l’artificiel de ces simples cubes de béton tous pareils avec un peu de vert autour et barbecue obligatoire. Des sarcasmes et  gloussements irrespectueux secouent nos marcheurs, certains d’entre eux ont pourtant aussi recours à ce type de location, à la mer ou au ski, car il est difficile d’y échapper pour qui a peu de monnaie. Malgré cette autodérision salutaire, ils arrivent à concevoir que cela peut représenter une chance, un luxe même, pour ceux qui n’ont ou n’auront jamais les moyens matériels d’accéder aux résidences secondaires plus confortables qui composent le reste de l’« urbanisme » de St Pierre, se mêlant aux locations saisonnières, majoritaires, plus ou trop (?), nombreuses. Quelques retraités résidents y maintiennent malgré tout une présence humaine anecdotique toute l’année avec les rares travailleurs locaux logeant ici.

 

La balade continue, de grandes étendues vides succèdent aux maisonnettes: les parkings pour les envahisseurs de l’été. Énormes. A tel point qu’une fête foraine arrive à s’y tenir tout l’été dans un flon-flon permanent qui porte loin et chaque nuit. Sous les manèges, il n’y a donc que du gravier et de la poussière. Et eux qui ont toujours cru qu’au dessus de la plage, il y avait les pavés. Un peu plus loin, des marques de peinture fluo symbolisent les emplacements des shows des tournées des plages : de cascadeurs en « toros» intervillesques, du chanteur has-been au rock local, ou encore du cirque Zavatta (prénoms au choix…) à la soirée disco -sponsorisée par une boisson dont il ne faut pas abuser- des plus classiques. Tout le monde passerait donc ici en deux mois de temps. Une certaine sous-culture appréciée de certains membres du groupe, chambrés par les autres, les esthètes, omettant qu’ils se sont lâchés, eux aussi, certains étés d’avant.

 

Le groupe progresse, il est pratiquement revenu à son point de départ. Une des filles propose que cette ballade se termine à la française : « Tous au bar, chez Momo ! ». Sa voisine -sociologue de comptoir du commerce- surenchérit : « oui, après, la plage, le logement et le divertissement, nous  explorerons à notre tour -et au péril de nos vies-, les lieux de consommation désertés par l’estivant hibernant. Votre vision du biotope sera ainsi complète. ». Ils traversent donc les parkings, rejoignent la route qui longe la mer, où se tient chaque soir d’été, le marché de nuit ou l’on trouve de tout, des lunettes noires au tatouage temporaire, du jouet en bois artisanal au pistolet à eau, en passant du souvenir made in china au savon fait par les mains et les plantes du bababio du coin jusqu’aux inévitables africains, vendeurs de tissus à l’effigie de Marley ou du Che, de bracelets phosphorescents et de ces jouets bruyants, improbables et clignotants que l’on ne voit qu’ici.

De l’autre coté de ce trottoir à présent morne, les guinguettes défilent, du restaurant classique au burger moules-frites. Elles sont toutes fermées, sauf deux. Pas un client. Plus de cinq cent mètres monotones et tristes, suintant l’ennui, le vrai meuble manque : le peuple des congés payés.

 

Les voilà arrivés sur la place de St Pierre : un carré de palmiers avec des boutiques obstinément fermées tout autour. Coté mer, un immense champ de goudron : le marché. Quelques commerçants sédentaires ont investi une sorte de galerie marchande, blanche, ouverte à tous les vents. Seuls, deux rideaux métalliques sont levés, le vendeur de gaufres, crêpes, glace ou jus de fruits : le sucré donc et Momo pour l’alcool et le salé : pizzas et autres. Le reste de la place, minéral, fait oublier la fourmilière grouillante qu’était ce lieu, chaque jour de l’été. Ce jour, un vendeur de légumes et un autre de matelas (!) zonent, minuscules, dans ce qui ressemble à un aérodrome commercial désaffecté.

 

Les cheveux ébouriffés, un peu de sable sur leurs vêtements, un goût de sel sur les lèvres, les joues rosies par le soleil, le groupe de potes prend place autour d’une des nombreuses tables libres. Avec l’aide de verres aux reflets ambrés servis par le sourire de Momo, ils préparent leur soirée et discutent du lendemain, puis de tas d’autres choses, sans oublier de refaire brièvement le monde, à l’occasion, hors du temps et hors saison.

 

 

Publié initialement sur mediapart le 31/10/2014



25/05/2016
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