Les billets de Joseph

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Un tiers État, deux Thiers de droite

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La France de toujours, c’est la France d’Adolphe Thiers, disait à peu près Flaubert. Ce n’est pas pour rien qu’aucune ville de notre pays ne débaptise les innombrables rues qui portent ce nom, il l’a sauvé des communards, un respect éternel, on dirait.

 

La présidentielle se jouera donc dans le camp de la réaction, tellement supersonique que la "gauche" est ventilée, diluée, vaporisée en confettis tristes et hargneux d’impuissance.

 

Le glissement de tous, à droite toute ! Les souverainistes d’extrême-gauche (si, si, ça existe ) , comme du PS, du centre, et bien sûr de la droite molle, vers la dure, cet effondrement que nous vivons ces dernières années se constatera par cette escalade de victoires électorales à venir, ici et ailleurs, en une sorte de soumission définitive à une économie de marché libérale puisqu’il n’y aurait pas d’autre alternative. En fait il n’y a jamais eu de glissement, les illusions de 1981 ou de 1968 ne changeront rien à notre bon vieux pays rance qui ne sait plus comment exister au front des nations depuis qu’il se fait doubler par l’histoire du monde.

Alors on se retrouve avec un pays gouverné à droite, quelle que soit l’étiquette, le prénom du Thiers nous laisse même la possibilité du dérapage électoral non contrôlé vers le pire (to pear).

 

La France se pâme donc d’amour pour un représentant de la bourgeoisie, un fidèle portait jusqu’à la caricature chabrolienne : catholique, aimant les grosses voitures, propriétaire d’un château, notable de province en sablé, tueur symbolique de fonctionnaires, de syndiqués et de l’assistanat, Thiers vous dis-je «  Nul ne doit faire peser sur la société le fardeau de sa paresse ou de son imprévoyance » mais adorant l’entrepreneuriat (qui reprendrait bien la même tournée à 50 milliards du François précédent), prônant la déréglementation économique, mais restant fidèle au contrôle social ancestral basé sur le mariage et le patriarcat, avec l’église au milieu du village. « La République sera conservatrice ou ne sera pas ! » de Thiers encore.

Ah, il est propre sur lui, le junkie libéral, il dit bonjour à la dame, redresse son épi-mèche et reste poli avec sa femme. En discret Rastignac, il a attendu son heure, comme l’enfant sage son goûter tardif. Il a même supporté et servi cinq longues années, la vulgarité d’un roturier parvenu aux mauvaises manières de gangster, puis laissé l’ambitieux cynique de Meaux exploser en vol, tout en ânonnant sa petite musique du pays en faillite, « pas à cause de ceux qui possèdent sa richesse mais bien de ceux qui la produisent » pour  paraphraser Karl le rouge à propos du même Thiers.

Il ne remettra pas en cause l’IVG, par respect républicain, mais il est personnellement contre, et oui comme disait encore l’Adolphe « La république est le gouvernement qui nous divise le moins ». Il applique ce précepte avec le sérieux du premier de la classe, qui n’a jamais redoublé.

Il nous promet donc du sang et des larmes, de la souffrance pour arriver au paradis, avec la diète comme seule remède. Le coup de la purge, le bon monsieur Thiers l’avait déjà fait, et oui, lors d’un discours en 1849, il se laissât aller : «  Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : "Jouis" », se contentant même de répondre sans malice et très premier degré à Victor Hugo « Un peuple instruit est un peuple ingouvernable ».

 

Ce serait le tiers Fillon qui vient, ou le tiers Juppé, quelle différence, cela fait quarante ans qu’ils gouvernent ensemble ou presque, la majorité des deux Thiers fera donc bien ce qu’elle voudra, sauf si le tiers État s’y oppose.

Contre toute attente, le tiers État se passionne pour le spectacle. Fasciné, il oublie le pain et préfère le jeu du cirque, pourtant bien plus minuscule que le Show Trump, il se sent comme obligé de choisir. Il faut quand même une sacrée imagination pour être fonctionnaire et voter Fillon, le prix a payer sera sévère, tel un fusillé choisissant ses balles. Ou alors habiter une île déserte pour ignorer que si la retraite du fonctionnaire est d’un meilleur rendement -très relatif-, il aura passé seulement 40 années de sa vie à être payé beaucoup moins bien que le privé dans la plupart des cas. Puis Fillon supprimerait un demi-million d’emplois sans conséquence sur le nombre des sans-emplois, son slogan miracle demeure ambigu, puisque fonctionnaire est un statut, pas un métier. Puis moins de bureaucrates, il en resterait donc tant que ça après les dégraissages  passés.

Et encore moins de juges, d’instituteurs, de personnel hospitalier, car ceux qui fréquentent ces services peuvent de visu constater le manque. Ou alors, fin des transports publics, de réseaux publics, pour satisfaire Gattaz et sa rente, mais que deviendront les usagers des secteurs non rentables, on ne sait mais il soutient qu’il veut favoriser la culture et les territoires, étrange quadrature du cercle.

La fin des 35h joue de la même ambiguïté, ceux qui y sont, notamment les salariés des grandes entreprises, vont certainement avoir du mal à comprendre comment travailler plus longtemps créerait des emplois, et là encore, il y aurait donc les Fillonistes qui préféreraient travailler que voir grandir leurs enfants ou faire autre chose de non monétisable et d'épanouissant, comme la vie. Là encore, seule la rentabilité et les bénéfices y gagneront sans être pour autant plus partagés qu’aujourd’hui. Qui s’appliquerait ça à soi-même, on se demande. Le Filloniste est donc adepte de la théorie du ruissellement chère à Reagan ou Thatcher, qui voudrait que les riches rendus plus riches redistribueraient plus que l’impôt vers les moins argentés. Vieille blague qui ne fait même plus rire. Les gains financiers reposant aujourd’hui en très grande partie sur la spéculation et le placement paradisiaque défiscalisé plutôt que dans l’investissement dans l’économie réelle, faudrait les prévenir nos bourgeois gentilshommes que le monde a changé, ils n’ont pas l’air de le savoir. Le plus grave étant leurs électeurs fauchés qui vont souscrire à leur arnaque, à peu près la même que l’ennemi de la finance qui promeut un banquier pour séparer les banques de dépôt de celles d’affaires,  in fine, ce gendre idéal fait tout le contraire et finit candidat à sa place.

 

Comment expliquer cette adhésion, même trafiquée, amplifiée, et soigneusement mise en scène par les médias des sept milliardaires, l’influence manipulatrice ne suffit pas, ni même l'excellent travail préparatoire des gouvernements précédents.

 

N’y a-t-il pas toujours cette vieille frustration du pays puissant d’avant, ce vieux réflexe fossile bonapartiste de l'identification au chef, auquel on délègue son impérialisme passéiste. Thiers toujours « Un roi n’administre pas, ne gouverne pas, il règne ». La France existe toujours, dans le top ten des puissances mondiales, mais le top cinq est bien fini, et le monde bien moins simple ; Le français blanc, retraité ou presque, aisé ou presque bien sur, aigri par ce déclassement semble y trouver là un exutoire, celui là ou un autre, il s'en fout du prix à payer il veut être craint du reste du monde, puissant comme les livres d'histoire lui racontaient, et il se doute aussi qu'il ne sera pas le premier à plonger pour s'y sacrifier, ce grand lâche, motivant pour vilipender le moindre bouc émissaire qu'on lui présentera. Entre les lignes des redoutés catalogues fillé-jupon, ils apparaissent assez clairement, les pauvres et les perdants, comme toujours, la faiblesse est coupable ; depuis que le plein emploi a disparu, comme avec la révolution industrielle des maîtres des forges d'antan. On pourrait presque croire, selon les bourrins d'électeurs transis de cette primaire, entendus ici ou là, qu’après la décolonisation, la mondialisation ; le mariage pour tous et les flux migratoires achèveraient la symbolique de la perte de notre place parmi les nations viriles dominantes, et que pour revenir à un passé fantasmé, nous serions ainsi obligés de choisir des candidats que l’Angleterre et les États-Unis ont élus, avant nous il y a quarante ans avec les succès effroyables que l'on connaît, aujourd'hui.

 

La pénitence économique et notre sacrifice obligatoire, vidange habituelle des droits humains, sont donc remis à l'ordre du jour une énième fois, aucune mémoire de leur grand flip de la dernière crise , ils sont repartis. La croissance n'existe plus, le PIB ne veut plus rien dire, et avec eux le plein emploi ne sont plus que statistiques sans rapport avec la réalité, mais notre personnel politique continue de chanter les vieux tubes du passé de la couleur de l'argent, aux seuls électeurs repus comme le passager lambda des croisières Costa , les autres ont déserté mais ils s'en foutent, moins de la moitié de la salle est encore là, acquise toute entière à leurs discours monothéistes, juste à choisir le vainqueur du concours négationniste, déni de leur propre faillite idéologique, c'est donc bien eux qui ont renoncé à faire autrement, et ils appellent cela du courage. Ils osent tout, ces bavards immobiles , c'est bien à ça qu'on reconnaît l'impotence conservée de leur pouvoir obsolescent, depuis presque deux siècles, Flaubert avait vu juste. Tant pis.



25/11/2016
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