Les billets de Joseph

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Une dernière nuit debout

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Le crépuscule se profile, rougissant toute la ZAD avant le noir nocturne. Camille se tient de guingois sur le barrage, harassé.  Ils ne sont plus qu’à peine une dizaine, à tenir cette position sur ce chemin perdu au milieu du bocage.  Au loin, il aperçoit un VAB , voilà qu’il pense avec les mots des militaires maintenant,  un Véhicule de l'Avant Blindé donc , progresse à la vitesse d’un escargot kaki. Derrière, il distingue des silhouettes cagoulées qui avancent en tirailleur, en une sorte de ballet difficile à suivre mais inquiétant pour lui, le pacifiste antimilitariste.

 

Les fatigues des mois de résistance accumulées commencent à lui peser, son corps amaigri, curieusement aussi. Un mois qu’ils n’ont plus de contact avec l’extérieur. Les relais des mobiles ont été arrêtés, la distribution des réseaux d’eau potable et d’électricité aussi.  Les réserves sont vides, les silos aussi, Il sent bien que  l’assaut qui se prépare va être le dernier, un pas comme  tous les autres, de ceux qu’ils ont repoussés par tous les moyens.

 

Les pierres, le feu, les pièges, les tranchées ou les murs faits de bric et broc, ils auront tout essayé, réussissant tant bien que mal à résister. Puis les forces de l’ordre ont changé de stratégie et ont disparu, pour mieux temporiser, la pérennité du service public policier n’est pas une légende, centimètre après  centimètre, ils ont grignoté le terrain, détruit les obstacles, emporté les militants trop esseulés et neutralisé les inconscients trop imprudents. Une violence silencieuse guettait Camille, appliquée avec dextérité et patience, par une sorte de prédateur muet qui attendait son heure. Loin des violences exacerbées des premiers jours ou les médias étaient partout, à ce moment là il fallait que l’État montre ses muscles,  décourage les envies  de venir, et d’y revenir, pour ne susciter finalement que le contraire, créant  un courant de soutien et de sympathie grossissant pour les zadistes. 

 

Camille en avait fait partie, spontanément, en révolte à cette lutte inégale de l’asymétrie entre les images médiatiques des gendarmes bien rangés et le bordel ambiant des dépôts d’ordures de la ZAD, les journalistes rémunérés par les sept milliardaires et le service public avaient oublié de filmer le travail des champs, les tâches collectives innombrables, les restos collectifs, les concerts ou même  les récoltes maraichères, auquel chacun s’employait selon ses moyens, selon les besoins.

 

Il se souvient avec une sorte de tendresse de ce début en utopie, c’est cela qui le tient encore, lui venu au départ pour un simple geste solidaire, donner son increvable motoculteur antédiluvien, puis finalement demeuré ici, car il s’y sentait libre. Bien sûr, il y avait eu du folklore, les maladresses des premiers temps, les hésitations des débutants et ces  débats longuets, se perdant dans des détails, avec ces inévitables jeunes étourdis en goguette - cible privilégiée des reportages - ou ces vieux roués habitués des combats politiques , parfois, militants de tous bords et de tous pays  venus pour la cause, leur cause le plus souvent , anarchistes dans toutes leurs infinies variétés, écologistes très motivés, néo marxistes perdus, babas égarés ou simplement, les rageux dépolitisés qui voulaient un autre monde dont ils ignoraient jusqu’au moindre contour, mais  exécraient, refusaient de toute leur volonté ce monde présent, si injuste qu’il suffisait à alimenter cette colère désincarnée de manière permanente.

 

Tous voulaient faire sans lui, sans ce système pyramidal des 1%, sans les massacres conjoints de la planète et de ses locataires au nom de la rente,  sans tous ces pouvoirs aux aguets, tel le religieux remis au centre du jeu pour mieux ré asseoir les conservateurs sur le trône. Camille avait goûté à l’expression d’une démocratie à laquelle il n’avait jamais cru jusque là, directe, vivante, avec ses défauts mais aussi sa fonction émancipatrice et égalitaire. Discuter, le taiseux qu’il était, venait de découvrir, qu’il en était non seulement capable mais que cela pouvait lui être utile, concrètement,  loin des talk-shows télévisuels ou des assemblées des partis scénarisées à l’avance, avec leur fameuse « organisation », les jeux électoraux savants et les référendums assommoirs qui vont avec. Ici la patience suffisait, c’est sûr que c’était chiant la décision collective mais ici, le temps ne comptait pas, l’individu si, et tous les individus, aussi.

 

Un gars de la ferme vient leur donner quelques boules de pain et du fromage de chèvre frais, avec « du vin parce qu’il n’y a plus d’eau ».  La mine grave et les larmes aux yeux, Il leur dit que le coté ouest de la ZAD commence à fourmiller de gendarmes, qu’ils ont beaucoup avancé, certains auraient même vu des parachutistes, ce qui fait se marrer  l’ensemble de la barricade. Les zadistes ne seraient plus que quelques centaines, sur les milliers  présents et mobilisés deux mois auparavant par l’annonce du début des travaux et de l’évacuation. Personne n’alimente la discussion, ils savent tous que c’est la fin. Le combat est perdu, mais ils l’acceptent, parce que ce n’est pas le grand soir qu’ils recherchent. Camille prend la parole « je propose que nous résistions comme on a toujours su le faire, sans violence ou si peu, puis si ça tourne vinaigre, qu’on se laisse prendre sans se mettre en danger, nos vies valent mieux que leur ordre, et comme cela nous pourrons recommencer ailleurs… plus tard». L’un d’entre eux lève la main, mais ne dit rien, il vote simplement pour, tous les autres font de même, l’un ajoute,  d’un sourire bien jaune « oui, on ne va tout de même pas mourir pour nos idées, puis à quoi cela  servirait-il que l’on rejoigne Rémi dans son frigo ». Le groupe se lève, chacun sait ce qu’il a à faire, certains se saluent, d’autres s’étreignent, comme pour se dire au revoir ou merci, et peut être aussi pour se donner le courage collectif de surmonter la peur, puis ils se postent sur le barrage.

 

La pénombre s’installe maintenant, imperceptiblement le ronron du diesel militaire se fait plus fort.  Le feu d’un cocktail Molotov un peu foireux, éclaire le chemin et l’avancée inexorable des militaires. Camille regarde des ombres furtives appliquer leur stratégie, elles les contournent par les champs, tout en laissant le véhicule blindé avancer, en un impressionnant rouleau compresseur. Soudain, un déluge de projectiles s’abat sur eux, fumigènes puis lacrymogènes, fusées éclairantes, grenades assourdissantes, une voix puissante couvre par instants le vacarme des explosions en leur demandant de se retirer.

Camille entend et ressent des impacts d’un son qu’il ne connaît pas, un truc  tombe à coté de lui, il le ramasse et regarde avec stupeur, une sorte de balle en plastique dur d’un beau format.  Au dessus de lui, son  copain le plus exposé, s’écroule, les mains sur son visage en sang, en criant de douleur.  Camille l’assiste, le met en position latérale de sécurité, lui donne son tee-shirt pour compresser le flux de sang qui jaillit de son œil gauche. Puis il se dit que cela ne vaut plus la peine, il attrape le grand drapeau blanc prévu à cet effet, se lève en l’agitant les bras levés,  tout en se dirigeant vers le blindé, il crie de tous ses poumons « C’est bon ! Arrêtez ! Nous nous rendons ! Nous avons des blessés ! Faites venir les pompiers, un médecin ! Merde ! »

 

C’est son dernier mot. Le monde de Camille devient blanc et silencieux.  Sans le savoir, il vient de rejoindre Rémi dans son frigo.

 

Le grand machin inutile ne fut jamais construit. Le pouvoir ne connait donc que la loi du sang.



09/07/2016
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