Les billets de Joseph

Les billets de Joseph

Une histoire pour eux

Luc sort de l’immeuble prétentieux de la grande multinationale, tout sourire. Il leur a vendu un camion entier de photocopieurs, il regagne sa voiture, envoie un mail victorieux à son patron en desserrant sa cravate, il peut débaucher, oui. C’est son week-end de garde alternée, il a promis à sa fille Luna de venir la chercher à l’école maternelle, avant la garderie. Dix jours qu’il ne l’a pas serrée dans ses bras, Il se dépêche, cette seule envie pour motivation. Sur la route, France-Info diffuse un reportage sur le traitement de choc policier des réfugies de la chapelle, il pense « les pauvres gens ! », puis les oublie aussitôt, comme la plupart de ses concitoyens. La politique ne l’a jamais intéressé, ni  concerné, il n’y a jamais cru, il serait du type pragmatique, le genre généreux-raisonnable,  mais désolé de ne pouvoir accueillir toute la misère du monde sans pour autant être un comptable inhumain. Issu d’une famille de paysans, son métier et son BTS commercial l’ont  définitivement  transformé en urbain actif et sociable, mais ne lui ont pas enlevé le fataliste axiome hérité du père « C’est comme ça, faut bosser pour s’en sortir, ne compter que sur soi ». Ça roule mal, à Bordeaux, comme toujours, « Ah, j’aurai  dû prendre le tram » soupire-t-il,  mais là encore, Luc oublie rapidement  ses velléités putatives, l’esprit accaparé par Luna.

 

A l’école, un attroupement s’est formé devant le petit portail, le grand est fermé  à cause de vigie-pirate. Ca gesticule, ça hausse le ton, Luc se gare et s’approche en pressant le pas, il se sait en retard, une inquiétude fugace lui traverse l’esprit. Il distingue trois flics en tenue, et entend  la gentille et douce directrice de l’école, métamorphosée en furie, s’opposer fermement  à l’un des agents. «Non ! Vous ne rentrerez pas dans ce lieu tant qu’il y aura des enfants présents, il n’y a aucun danger et personne ne vous a appelé ». Le policier de lui répondre « Nous resterons dans la cour à l’attendre, nous l’avons vu entrer ici et nous devons l’interpeller ». « Vous ferez votre boulot dehors, sur la voie publique, nous ne négocions pas là et ne vous aiderons aucunement. Le trouble à l’ordre public c’est vous !» appuie un chevelu en jean, badgé RESF. « Un prof, ça, c’est sûr …» pense Luc, qui les salue vite fait, en se dirigeant vers la classe de Luna sur un infime signe de la directrice, il n’a aucune envie d’entrer dans la mêlée.

 

Il n’y a plus que deux vestes solitaires sur les portes manteaux, il voit au loin, à l’entrée de la classe au fond du couloir, la maîtresse de Luna qui est en train de parler avec une maman, qui articule un français hésitant.  Elle semble complètement à cran, tendue ou apeurée, Luc ne saurait choisir. La maitresse est visiblement sous tension aussi, elle lui lâche la main, pour laisser passer Luc, sans un mot. Luc entre dans la classe, son regard inquiet cherche Luna. Il la trouve assise sur une banquette consolant un petit garçon inondé de larmes des mêmes yeux bridés que sa maman, Luna lui couvrant les épaules d’un bras protecteur. Elle se tourne gravement vers son père, et du haut de ses cinq ans lui assène«  Ils vont emmener Thang, Papa, j’veux pas, c’est pas du juste !». Il entend la maitresse derrière lui « Elle est sans-papiers, si nous ne faisons rien, elle sera en centre de rétention ce soir et dans l’avion demain, au moins elle », regardant Thang d’un air atterré. Instinctivement, Luc s’adresse en anglais à la maman terrorisée, elle le lui confirme dans la même langue parfaitement maitrisée, et le supplie de l’aider. Est-ce la présence volontaire de Luna, le désespoir de la -jolie- femme en face de lui, l’urgence du contexte ou une culpabilité latente, Luc ne le saura jamais, mais il s’entend dire « Il y a une autre possibilité de sortir, sans être vus ? ». La maitresse d’un souffle « oui, la porte de la cour des grands, derrière le bâtiment ». Luc rétorque « Et bien ! Qu’ils se sauvent par-là ! » Il traduit à l’adresse de la maman traquée. Elle fait non de la tête et en anglais «Je ne peux pas, c’est inutile la police sait où j’habite» la maitresse complète « Elle loge chez un oncle, lui, il est en règle. La police ira la chercher là-bas, c’est couru d’avance. Faut juste gagner du temps, celui pour trouver d’autres solutions, et surtout de déposer les recours, suspensifs de l’arrêté d’expulsion, sinon  ils risquent d’être séparés, il faut faire vite, la police va finir par comprendre que nous les lanternons  ».

 

Ainsi,  Luc sort de l’école, tirant par la main une Luna mal aimable, qui regarde méchamment les forces de l’ordre, toujours plantées devant le bouclier humain du corps enseignant. Ils montent dans la voiture, font le tour de l’école. Dans la rue adjacente, une maman tenant son fils dans les bras, secoué de sanglots silencieux, les attend. Luc stoppe, ouvre la porte passager, pour que Thang rejoigne Luna, sa maman prend place à l’avant. Luc lui attache sa ceinture et embraye, évitant de repasser devant l’école, se maitrisant pour ne pas écraser le champignon, et tremblant discrètement d’avoir basculé dans la désobéissance civile, sa conscience encore étonnée par ce que son corps accomplit.

Luc, blanc comme un linge, dit « Bon…euh…On va chez moi, puis on verra pour après, au calme, OK ? ». La femme à côté de lui, acquiesce,  tout en démontant son portable et lui ôtant la carte SIM. Luc surpris, lui demande en anglais si elle n’en ferait pas un peu trop, des fois, là. Elle lui répond tranquillement qu’elle a failli se faire avoir par  une convocation bidon au commissariat -et non à la préfecture-, et qu’elle s’est probablement faite dénoncer pour qu’ils sachent aujourd’hui où était scolarisé son fils. Luc se souvient alors vaguement d’une lointaine réunion des parents d’élèves, du débat passionné sur le fameux fichier Base élèves qui l’avait agité. Il croit même qu’il s’était montré sceptique voire franchement moqueur avec les « gauchos » qui avaient soulevé le problème de son utilisation extrascolaire.  Il  préfère piteusement se concentrer sur sa conduite. Le centre-ville n’est plus très loin. Il entend glousser derrière lui, cela le fait enfin sourire, il croise le regard de la maman, qui s’est retournée pour poser une main apaisée sur un petit genou.

 

Une fois arrivés dans le trois-pièces, la tension retombe complètement. Luc offre le goûter à tous,  puis envoie Luna dans sa chambre avec son copain. Les deux adultes sont un peu empruntés, les faits ont décidé pour eux, ils n’ont pas vraiment choisi d’être là, comme ça. Luc dégèle l’atmosphère en se présentant, se racontant un peu, avec quelques vannes –le commercial refait surface- qui tombent à plat.  Malee puisque c’est son prénom, lui dit qu’elle est là depuis un  an,  depuis le décès de son mari lors du coup d’État de mai 2014, et précise que  son oncle, lui, est là depuis le tsunami, sauvé par médecins du monde. Lorsqu’elle lui raconte  qu’elle travaille comme masseuse, Luc croit dissimuler sa réaction primaire sous son plus bel  air stoïque, mais elle rit pour démentir son préjugé stéréotypé, lui précise qu’elle est salariée, déclarée même, malgré sa situation, dans un centre de Fitness.  Ils causent ainsi gentiment, s’apprivoisant doucement tels deux mondes qui ne se seraient jamais rencontrés. Malee profitant d’un silence, s’en va téléphoner dans la rue. Luc jette un œil dans la chambre, dans de grands éclats de rire, un Thang proche de l’épouvantail sert de mannequin à Luna, qui ne cesse de plonger le nez dans le coffre aux déguisements pour ajouter moult accessoires à son œuvre.

Il se met à préparer à manger, une pizza -salade fera l’affaire. Il est en train de finir de composer sa garniture, lorsque Malee revient, la mine un peu fermée. Elle ne fait pas de détour, son anglais précis le lui permet « La police est passée chez moi, j’ai eu aussi quelqu’un de la Cimade, lundi cela devrait se calmer, en attendant faut que je reste discrète, j’ai quelqu’un qui pourrait m’héberger mais qu’à partir de demain soir. » Luc comprend vite. « Bon, on va s’arranger, ne t’inquiètes pas, tu as un toit jusqu’à demain ». Malee sent bien qu’il se croit obligé « Tu n’es pas tenu de faire plus, c’est déjà beaucoup ce que tu fais, je peux partir, Thang a déjà vécu des choses comme cela, et bien pires, je pense».  Luc se dit décidemment qu’elle lit dans ses pensées, cette acuité le surprend, comme une sorte de sensibilité sur le qui-vive. Il choisit donc la sincérité « J’assume enfin j’essaie, mais je ne suis pas sur mon terrain, le militantisme m’est totalement étranger » Il pouffe « Mais ? Qu’est-ce que je dis ! Bref,  tu es ma première sans-papier  en vrai, faut comprendre ma…mes maladresses, mais tu n’as rien à craindre. J’ai commencé quelque chose, je le finirai correctement, on fait  comme ça chez moi » Son téléphone vibre, c’est la maman de Luna, il papote un peu comme d’habitude puis appelle sa fille, qui  prend le combine, cause de tout et de rien, sans plus. Protégeant de son non-dit, leurs deux invités.  Luc passe d’autres appels pour se libérer le week-end. Malee met la table, fait une grimace à la pizza et la met dans le four, puis bidouille une sorte de soupe avec des légumes et des épices, en poussant des petits soupirs devant le faible choix, mais elle tombe presque de joie sur un vieux paquet entamé de basmati.

 

A table, le match France Thaïlande vire à l’avantage de l’Italie grâce aux jeunes, Luc goûte aussi poliment la soupe que Malee, la pizza. Tout le monde rigole des nouvelles grimaces successives des deux adultes.  Le collectif se met d’accord sur le couchage, la famille France chez Luna, La famille Thaïlande  sera dans la chambre de Luc. Sur sa proposition, Malee redescend dans la rue appeler son  oncle, organiser un passage de Luc pour prendre quelques affaires avec sa voiture,  le lendemain. Les enfants, épuisés, vont se coucher rapidement et Malee, avec. Luc reste de longues heures, sur internet, toute une partie de la nuit. Se risquant sur les sites des collectifs de soutien aux sans papiers, sur celui de la Cimade - il avait mémorisé le nom cité par Malee-, osant cliquer sur les liens d’une presse alternative qu’il n’avait jamais lue, il délaisse rapidement les choses par trop  politiques, compliquées pour sa comprenette et trop manichéennes pour pouvoir  être compréhensibles  à ses yeux, mais le dégoût s’empare progressivement de lui, une colère sourde qu’il ne se connaissait pas, émerge.  Au détour d’un site, il lit que la Thaïlande a laissé se noyer les rohingyas, comme l’Europe le fait pour les réfugiés de méditerranée, avec juste un peu plus de franchise dans la barbarie de ce monde complexe. Comment pouvait-on laisser faire cela et surtout le réprimer de la sorte. Malee et Thang n’étaient pas des délinquants, juste des personnes comme lui et sa fille,  seule leur histoire malheureuse les avait juste amenés là, ici. Le hasard jusqu’à lui, le veinard, bien né ou il fallait, presque pété de thunes à trente ans à peine. Il finit par aller se coucher, près d’une petite boule, prunelle de ses yeux, qui dort paisiblement en tétouillant l’oreille de son vieux pote, le lapin câlin.

 

Il se réveille en sursaut, avec la nette impression d’avoir dormi cinq minutes. Le soleil inonde les jouets de la chambre d’enfant. Il traine un peu, écoutant la voix de Luna dans la cuisine qui semble régenter ses invités pour le petit déjeuner. Il se lève enfin. Malee n’est plus là, elle a dû partir téléphoner. Il déjeune, douche les enfants puis se lave à son tour. Quand il sort de la salle de bain, elle est là. Il croit la sentir tranquille. « Je vais chez ton oncle ? » Elle lui répond par l’affirmative en lui donnant l’adresse « Il t’attend ». Il lui demande si elle garde les enfants. Elle sourit et lui ouvre la porte. C’est assez loin, vers Mérignac. Un grand-père poireaute déjà sur le trottoir avec deux gros sacs en plastique tressé, l’image qu’il avait en tête est complètement différente de l’homme souriant qu’il a devant lui. Un papy à casquette, boitillant, habillé simplement, qui se contente de le remercier plusieurs fois et de lui confier un petit paquet « pour Thang ». Luc le salue, charge la voiture et repart, presque gêné, se promettant une fois de plus, « de nettoyer sa cervelle de tous ces présupposés plus idiots que racistes, et sans oublier de jeter sa télé, de couper RMC ».

De retour, il a la sensation qu’une tornade blanche est passée dans l’appartement, impeccablement rangé, nickel. Il chambre « C’était si sale que cela ? ». Malee écarte les bras puis les croise « Je range, toujours, même ma chambre d’hôtel,  même au squat, je le faisais » Il laisse passer l’allusion parce qu’il ne la saisit pas. Elle enchaîne « C’est bon pour ce soir, pour moi, mais …» Luc lève le nez  «Quoi ?», « Ce n’est pas terrible pour Thang où je vais, si j’osais je te demanderai bien de le garder jusqu’à Lundi, tu le poserais à l’école. Le soir, il sera pris en charge, quoiqu’il arrive » Luc s’inquiète « Garder Thang, no problem, mais pour toi ? » Malee reste silencieuse quelques longues secondes »Ne cherche pas à comprendre ou à savoir, il est impossible de te mettre ou faire à ma place. Luna a de la chance et son papa doit s’occuper d’abord d’elle » Elle se tait, Il devra se contenter de cela.

 

Pendant que tout le monde se prépare pour aller au Jardin Public tout près, Luc regarde, sans le vouloir, Malee  préparer Thang. Ils se regardent dans les yeux, la mère semble donner des consignes sèches, malgré la douceur et les nombreuses voyelles de la langue Thaï, le fils écoute avec d’imperceptibles hochements de tête, comme s’il enregistrait tout sans aucune trace d’émotion. Il émet quelques courts mots, Malee répond. Puis ils se séparent sans se toucher comme si le petit robot était programmé pour le combat à venir.

Ils arrivent au Jardin Public, le must bordelais des couples avec jeunes enfants  et des amoureux. Luna et Thang s’en vont faire les acrobates dans les jeux prévus à cet effet. Luc et Malee sont appuyés sur un banc les regardant, Malee est hypertendue, aux aguets et muette depuis qu’ils ont quitté l’appartement. Ses affaires sont à leurs pieds, dans un grand sac de sport donné par Luc « Ça fait trop sans-papiers, tes sacs, là » s’était-il permis de lui dire. Tout à coup, elle l’enlace et se blottit dans ses bras. Luc réprime un mouvement de recul, et s’apprête à dire qu’il ne fait pas tout cela pour se taper une jolie thaïlandaise, mais la vue de deux uniformes bleus en VTT lui explique la réaction de sa voisine. Ils musardent, comme tous les  flics, un œil suspicieux à droite, un œil préjugeant à gauche. Une dame leur demande alors  un renseignement, ils s’arrêtent. Luc chuchote en français « meeerde, ne bouge pas » « i’m so afraid… » lui répond un souffle. Il sent les mains de Malee crispées sur sa taille. Puis les perdreaux reprennent leur vol, éloignant le danger. Malee se détache de Luc, gênée, lui dit en un merci malhabile « Bon c’est l’heure, le tram doit être bondé, c’est parfait pour que je voyage » Ils se disent au revoir rapidement, Thang n’a pas un geste.

Luc  fait durer la ballade le plus longtemps possible, enchaine avec un fast-food , puis le soir, il emmène les deux enfants au ciné voir une bouse pixelisée. Le dimanche, Luc avait promis la plage à Luna, il tient donc sa promesse, Thang en profite aussi en  passager clandestin habitué à suivre. A Hourtin, sur la plage, la journée pique-nique se passe sous la chaleur, dans les vagues ensoleillées, et quelques rires. Le lundi matin, il les pose à l’école. La maîtresse le remercie encore d’un mot, lui faisant comprendre qu’elle sait et que tout va bien pour Malee. Puis il réendosse les oripeaux de sa vie de vendeur de photocopieurs et ses journées de 10 heures comme si rien n’avait été.

Il ne reverra jamais Malee, redevenue une illégale invisible. Il s’aperçut après, qu’il ne connaissait même pas son nom, qu’il n’avait pas son 06, il y avait bien  l’oncle si un jour… Depuis, il signe toutes les pétitions qui passent, croyant peu à leur prégnance, arrose de dons le moindre collectif, et quand il le peut, vient faire nombre à la préfecture ou au tribunal. La police, elle, continue toujours la chasse et les persécutions inutiles sur de pauvres gens, comme disait Luc avant, maintenant il dit « sans-pap ».

 

sanspap.jpg

 

 

Publié initialement sur mediapart en juin 2015



01/06/2016
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